Kingdom – Saison 1 – Critique

Alors que la seconde saison de Kingdom vient tout juste d’atterrir sur Netflix, revenons sur la première salve de 6 épisodes de ce qui reste la meilleur production à ce jour, au niveau séries, du géant de Los Gatos. Casting en béton armé, budget confortable, auteure en état de grâce, metteur en scène en pleine possession de ses moyens… tout est réuni pour faire de Kingdom une franche réussite.

A l’origine de Kingdom, il y a une série de webcomics intitulée The Kingdom of the Gods, écrite par Kim Eun-hee. Une auteure bien connue des amateurs de dramas coréens, ayant écrit auparavant Three Days, Signal ou encore Ghost. C’est elle-même qui adapte ici pour Netflix (il s’agit de la première série « Netflix Original » diffusée sur la plateforme) sa bande-dessinée pour le format télévisuel, avec une intrigue étalée sur 6 épisodes dont la durée s’étire entre 45 et 55 minutes. Avec un budget confortable avoisinant les 2 millions de dollars par épisode, c’est Kim Seong-hun qui est chargé de mettre en scène la série. Un réalisateur qu’on apprécie beaucoup, qui avait étonné avec son premier long métrage Hard Day et qui avait frappé bien plus fort avec son second, le très réussi Tunnel. Avec près de 6 heures devant lui pour développer visuellement l’intrigue pondue par Kim Eun-hee, on le retrouve donc ici dans une position inédite et plutôt confortable. La durée est conséquente mais pourrait laisser une porte ouverte à des égarements narratifs. Ce qui est loin d’être le cas. Les 6 épisodes de cette première saison s’enchaînent à un rythme effréné, avec une intrigue dégraissée au maximum et une galerie de personnages développés suffisamment limitée pour ne pas dévier de sa route.

Et si on ne s’ennuie pas devant Kingdom, ce n’est pas pour autant que les auteurs nous bourrent d’informations ou font évoluer le récit à un rythme trop soutenu. Le temps nécessaire est pris pour poser une intrigue à la fois simple et riche, et des personnages qui vont se découvrir au fil de l’intrigue. Concrètement, on ne trouve aucune digression inutile et tout ce qui apparait à l’écran fait sens. Et ce dès la séquence d’introduction, un véritable modèle du genre autant dans sa rythmique que de son découpage. En quelques minutes, la note d’intention est donnée. Kingdom n’est pas simplement une « série de zombies » comme d’autres. N’oublions pas que Kim Seong-hun est très attiré par le mélange des genres et que son cinéma est très politique, deux points majeurs qui se retrouvent évidemment dans la série qu’il met ici en scène. Et ce bien qu’il ne soit ici pas à l’origine du scénario. Kingdom prend le contrepied à la plupart des créations cinématographiques ou télévisuelles faisant la part belle aux zombies. Tout d’abord, ils ne sont pas ici l’antagoniste principal, mais une masse menaçante et assoiffée de sang qui se pose telle une chape de plomb sur les personnages. D’ailleurs, pour apporter une dynamique assez neuve à ce type de récit, Kim Eun-hee y ajoute un élément plutôt typique d’autres créatures mythologiques, à savoir les vampires, dans le fait qu’ils ne se manifestent que la nuit. Un élément qui permet de jouer sur une pression de plus en plus forte au fur et à mesure que le jour disparait, créant une tension parfois insoutenable. Une notion qui a fait ses preuves dans nombre de films de vampires mais également, par exemple, dans la petite pépite Pitch Black de David Twohy. Et si la sensation d’angoisse et d’urgence parvient à s’installer si efficacement, c’est grâce à l’écriture millimétrée de personnages qui provoquent une adhésion quasi immédiate.

Ce n’était pas gagné d’avance dans la mesure où l’intrigue se situe tout de même dans un contexte extrêmement spécifique, à savoir la Corée sous l’ère Joseon après la vague d’invasions japonaises, au tout début du XVIIème siècle donc. Un contexte bien réel avec un roi (en réalité Seonjo) en fin de règne, un peuple souffrant d’une terrible famine et des luttes intestines pour reprendre le trône. Kingdom ne lésine pas sur les intrigues de palais très shakespeariennes, avec un prince héritier en exil, une reine issue d’un autre clan dont la grossesse peut remettre en cause tout l’échiquier politique, des conseillers qui manipulent dans l’ombre, des vengeances sanglantes… tout est là, bien présent, mais sans sombrer dans le soporifique vers lequel peuvent mener de tels éléments. Mieux, ils apportent une matière non négligeable à l’ensemble, et notamment au propos extrêmement pertinent et violent sur les différences de classes dans cette Corée qui n’est plus, mais dont le modèle moderne porte les stigmates. Les érudits et petits officiers de la cour y sont des lâches dont l’égoïsme n’a d’égal que leur mépris pour le petit peuple. Les militaires accomplissent bêtement leurs sales besognes sans le moindre discernement. Pendant que les plus pauvres, déjà affamés, ne peuvent survivre face à une invasion monstrueuse qui trouve ses origines dans les plus hautes sphères de cet état implacable. Politiquement, même si le discours n’aura pas la finesse des créations d’Aaron Sorkin, Kingdom pose des fondations extrêmement solides et apportant une substance non négligeable à un récit assez proche d’un survival. Ces éléments sont en plus amenés sans lourdeur, sans que cela nuise au rythme qui ne faiblit jamais vraiment. La série possède une dynamique assez singulière qui se crée par ces différents apports. D’un côté les luttes internes pour le pouvoir, de l’autre la nécessité vitale d’échapper à une véritable armée de zombies assoiffés de sang, et au milieu une bonne dose d’aventure, d’action et même d’humour, Kingdom prenant volontiers des airs de buddy movie apocalyptique dans ses premiers épisodes. Grâce à la relation entre le prince héritier, campé par l’excellent Ju Ji-hoon, et son garde du corps aux réactions très premier degré incarné par le non moins excellent Kim Sang-ho.

Il y étonnamment, ou pas tant que ça, beaucoup d’humour dans Kingdom. Notamment de l’humour noir à des moments où, typiquement, une production américaine aurait tenté des jumpscares. Une vraie singularité toute coréenne donc dans cette série qui redistribue les cartes du mythe du zombie moderne, tout en s’inscrivant clairement dans la tradition de Romero. A savoir que les morts-vivants représentent la dégénération d’un monde où les différences entre les classes sociales et l’aliénation du peuple ne peuvent mener qu’à l’apocalypse. Les monstres sont ici ouvertement la conséquence de la manipulation des puissants pour obtenir plus de pouvoir, quitte à détruire la société qu’ils souhaitent gouverner. C’est évidemment passionnant. D’autant plus qu’autour du duo principal mentionné plus haut gravitent des personnages fascinants, autant dans leur nature que dans la façon dont est dépeinte leur passé et leur évolution, par petites touches savamment diluées dans un récit plus vaste. Des héros brisés par un lourd passé qui se dévoile à peine au détour de la visite d’un petit village décimé (Kim Sung-gyu dans une partition à fleur de peau), des héroïnes qui se découvrent comme telles par leur dévotion (encore une incroyable Bae Doona), un antagoniste principal d’une cruauté et d’une intelligence tactique qui font froid dans le dos (Ryu Seung-ryong tout simplement pétrifiant) ou toute une bande d’idiots représentant l’élite d’une nation… Kingdom bâtit ainsi son intrigue, et plus largement son propos, sur des éléments extrêmement solides car brillamment écrits.

Et la réussite de l’ensemble doit autant à la qualité de l’écriture de Kim Eun-hee qu’à une mise en scène très inspirée de Kim Seong-hun. Le réalisateur prend énormément de plaisir pour illustrer cette saga et cela se sent. A travers cette oeuvre qui brasse les genres, il peut développer une grammaire visuelle complexe. Très précis dans les espaces confinés des palais, il développe une ampleur épique lors de mouvements en extérieur, et une énergie débordante lors des quelques séquences d’action pure. Qu’il s’agisse d’attaques brutales de zombies, qui rappellent les plus beaux moments de 28 semaines plus tard, ou d’intenses combats au sabre façon chanbara, il excelle dans la mise en scène de l’action, toujours lisible et toujours brutales. Tranchant avec les moments d’apaisement qui apportent une respiration à la narration. Du grand art donc, où chaque dollar dépensé se voit à l’écran, et qui parvient constamment à renouveler autant le genre qu’il aborde que sa propre dynamique. Et ce jusque dans un season finale qui redistribue toutes les cartes et balaye toutes les certitudes des personnages. De quoi aborder la seconde saison en étant déjà sur les rotules.

4.5

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