Helpless – Critique

Thriller très sombre et puzzle identitaire aux relents sociaux, Helpless, troisième film de fiction de la réalisatrice Byeon Yeong-joo qui avait fait ses armes dans le documentaire, est une œuvre racée et très sombre. Construit sur le canevas d’une double enquête, le film met en lumière les failles d’un système sous contrôle. Et, s’il ne s’impose pas par sa grande originalité, il propose un spectacle tendu et globalement très maitrisé à l’exception d’une certaine tendance à la lourdeur dans son dernier acte.

Helpless est avant tout une histoire d’amour, l’histoire d’une passion destructrice et dévorante qui se serait déguisée en thriller pur jus. Mais une histoire d’amour qui tisse d’évidents liens sociaux et prouve qu’après son passage à la fiction Byeon Yeong-joo n’a rien perdu de sa verve et de son goût pour les sujets délicats. Ainsi Helpless se fait l’écho de ses documentaires sur le tourisme sexuel et sur les femmes de réconfort, en abordant également la manipulation des êtres humains et leur déshumanisation jusqu’au rang de marchandise. Derrière l’élégance de ce thriller carré qui ménage son lot de petites surprises, qui reprend à son compte le roman Une carte pour l’enfer de la japonaise Miyabe Miyuki, paru en 1992, se cache un propos offensif contre une société qui pousse les êtres au surendettement jusqu’à plonger les hommes et les femmes dans une spirale infernale menant à la folie. En ce sens Helpless est très noir, ne ménage que très peu de plages plus légères et/ou drôles. Une sorte de film noir qui en pervertit complètement les codes, et en particulier celui de la femme fatale littéralement réinventée.

L’introduction d’Helpless est brillante, digne d’un film d’horreur. Elle est d’ailleurs assez proche, dans l’idée, du passablement raté R.I.F. (Recherche dans l’Intérêt des Familles) de Franck Mancuso. Un couple à priori très heureux et sur le point de se marier s’arrête à une station-service, l’homme s’éclipse et la femme disparait tout à coup. Byeon Yeong-joo n’étire pas son exposition plus que de raison et donne au spectateur uniquement les informations nécessaires pour se laisser happer par le drame et tout ce qui va suivre. La suite justement, c’est la quête d’un homme qui va se dévouer corps et âme à retrouver celle qu’il aime, celle pour qui l’amour qu’il portait est tel qu’il s’est imposé des œillères inconscientes. A travers la construction très habile d’une enquête classique, qui reprend des motifs tout aussi classiques (la femme fatale donc, l’amoureux transi et le vieux flic sur le déclin) c’est un récit aussi glauque que ludique qui se met en place, faisant la part belle à des personnages écorchés vifs et mus par la nécessité de combler une absence ou un vide. L’un cherche sa femme, l’autre cherche à redevenir un enquêteur exemplaire. L’intelligence du script de Byeon Yeong-joo est d’utiliser cette enquête non pas en tant que telle mais d’en faire l’outil narratif pour dresser le portrait de la femme disparue. Un portrait complexe, dense, nourri de rebondissements et de fausses pistes afin de déstabiliser les certitudes des personnages en même temps que celles du spectateur. Ainsi, d’une construction assez classique et d’un thème à priori peu intéressant car déjà exploité des centaines de fois (le couple qui se brise) Helpless évolue vers quelque chose de relativement inattendu et surtout de très sombre, à la rencontre d’un personnage brisé par tout un système et dont la réponse passe par la folie pure et simple. Malheureusement, à trop vouloir étendre le puzzle, le film se met à patiner légèrement dans son dernier tiers en enclenchant le pilote automatique au niveau des découvertes de l’enquête. Helpless est typiquement le genre de film qui aurait mérité un nouveau passage sur la table de montage pour en éliminer les bouts de gras et rester sur l’essentiel, car les deux heures ne se justifient pas. Il n’empêche qu’on se situe tout de même à un niveau qui reste impressionnant, et ce notamment grâce à un traitement visuel qui en impose.

Car sur le plan narratif, si l’ensemble est plutôt très maitrisé, le film use tout de même d’artifices parfois grossiers. Ainsi, à la narration parfois franchement bordélique s’ajoutent des grosses ficelles, à l’images de rencontres bien opportunes pour faire avancer l’intrigue. C’est une des faiblesses majeures d’Helpless, à laquelle s’ajoutent une fâcheuse tendance à l’hystérie des acteurs (une scène en particulier où Lee Sun-kyun pète les plombs à un tel point que cela devient involontairement comique) ainsi qu’une grosse lourdeur dans les effets lors du dernier acte interminable et cédant aux sirènes du mélodrame facile à grands coups de discours grotesques et de ralentis foireux. Néanmoins, Byeon Yeong-joo sait se montrer maitre de son rythme à l’image de la tension créée lors de la scène de la gare, et s’avère surtout très intelligente en terme de mise en scène. Helpless est un film d’une classe toute coréenne, avec beaucoup de mouvement toujours justifié, un sens du cadre qui fait mouche à chaque fois et un montage qui sait sublimer la narration. La réalisatrice y fait preuve d’un talent naturel pour raconter une histoire et illustrer l’évolution psychologique de ses personnages simplement par le cadre, et elle livre même quelques vrais tours de force lorsqu’elle fait se rencontrer des séquences de flashbacks avec l’enquête en cours, les personnages du présent intervenant tout à coup dans le cadre du passé avec une véritable élégance et une logique narrative impeccable. On regrettera donc amèrement certaines grosses fautes de goût, mais Helpless et son enquête quasi implacable mettant en lumière le destin tragique d’une femme perturbée et en fuite permanente, thriller très noir et habile, est une œuvre qui mérite d’être découverte. D’autant plus que les réalisatrices évoluant dans le pur cinéma de genre ne sont pas si nombreuses que ça.

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