« Bouleversant », « Majestueux », « Sublime », « Puissant », « Révolutionnaire », « Parfait »… le dernier film de Denis Villeneuve a semble-t-il marabouté l’ensemble de la presse qui a perdu toute raison, à l’inverse du public qui ne s’est finalement pas rué dessus, avec moins de 200 millions de dollars récoltés dans le monde. Mais qu’en est-il réellement de ce Premier contact qui aborde un des plus beaux thèmes de cinéma : la rencontre extraterrestre ? Et bien, la tête froide et une fois évacuées les réactions passionnées, les années risquent d’effacer son existence comme les tripodes l’ont fait avec les humains au début de la guerre des mondes.
Denis Villeneuve est un bon réalisateur, voire même un excellent quand il s’en donne les moyens. Et notamment quand il participe à l’élaboration d’un projet dès le début, comme pour Incendies. Concernant Premier contact, le film est une adaptation de la nouvelle « Story of Your Life » de Ted Chiang. Eric Heisserer a tenté de vendre son script adapté de la nouvelle pendant des années, jusqu’à ce qu’il soit admis en 2012 que le film se ferait avec Nic Mathieu aux commandes. 2 ans plus tard, le réalisateur quitte le projet et va réaliser Spectral pour Netflix tandis que Denis Villeneuve embarque, avec un tournage prévu fin 2014. Pour une présentation du film à l’automne 2016. Soit moins de deux années de préparation, réécriture, tournage et post-production, pour un film de science-fiction. A titre de comparaison avec d’autres films « révolutionnaires » dans le genre, la genèse de 2001 : l’odyssée de l’espace aura pris deux fois plus de temps, tout comme celle d’Avatar. Premier contact se situe plus dans l’ordre de grandeur de Contact de Robert Zemeckis, film avec lequel il est intéressant de le comparer et qui s’avère autrement « révolutionnaire » dans son approche, bien qu’il n’ait pas bénéficié des mêmes louanges unilatérales à sa sortie. Là où le film de Zemeckis s’avère profondément bouleversant, celui de Villeneuve est froid comme la glace. Là où celui de Zemeckis s’appuie sur des innovations technologiques pour raconter son histoire, celui de Villeneuve joue sur un minimalisme inapproprié et frileux. Denis Villeneuve est un bon réalisateur, mais clairement pas le bon pour donner du corps au scénario de Premier contact, qui plutôt que de tutoyer les sommets métaphysiques auxquels appellent son sujet, n’est qu’une œuvre de petit malin ayant peur de ses émotions. Un immense gâchis.

La nature bâtarde de ce projet se retrouve dans les déclarations du réalisateur qui qualifie le style adopté de « Dirty Sci-fi ». Blade Runner est « dirty », comme Aliens ou District 9. Premier contact, c’est tout l’inverse. C’est de la science-fiction bien propre sur elle, une sorte d’univers-témoin dans l’esprit Ikea qui n’a retenu de Stanley Kubrick que le visuel du dernier acte de 2001. Alors pourquoi pas. Pourquoi pas de la science-fiction d’où rien ne dépasse et baignée d’une photographie morne et grise ? Tout dépend de la nature du projet et du discours. Le décalage entre ce que présente Premier contact en terme de contenu et la façade qu’il arbore est tel que le film ne peut pas fonctionner. Un style marqué, qu’il plaise ou non, c’est très bien. Mais un style qui colle à ce qu’un auteur cherche à raconter, c’est tout de même le minimum pour un film autant porté aux nues. Ici, les choix de Denis Villeneuve, qu’ils soient visuels ou narratifs, annihilent la portée de son discours. Tout le film, au-delà de son sujet en rapport à la rencontre extraterrestre, tourne autour du personnage de Louise Banks, une linguiste qu’on nous présente d’entrée de jeu comme quelqu’un ayant vécu le pire des drames, la perte d’un enfant. Un trauma censé créer un lien immédiat avec le spectateur. Sauf que Denis Villeneuve a beau revenir encore et encore à l’évènement tout au long du film avec ses flashbacks, martelant qu’il s’agit bien d’un trauma fondateur, le traitement est tellement froid et distancié, sans aucune empathie, que l’identification est impossible. Ça ne prend pas. Et pour une excellente raison : ce trauma est un leurre.
Denis Villeneuve nous sort au dernier acte un twist de petit malin qui dit clairement au spectateur qui serait passé outre le traitement glacial pour ressentir quelque chose envers le personnage : « je vous ai bien enfumés, bande d’imbéciles ». Un renoncement total à tout un dispositif empathique déjà foireux censé relancer les enjeux de l’intrigue. Las, ce basculement de point de vue vis-à-vis du personnage prendra encore moins, faisant de Louise Banks un personnage qui va certes accomplir un acte héroïque, mais surtout un être assez détestable et égoïste. Donc, du début à la fin, et quel que soit le retournement de situation, ce Premier contact si « bouleversant » ne parvient pas à créer une once d’émotion envers son personnage central, et quand il y parvient par miracle, il s’avère que c’est du vent. Tout est froid, tout est gris, jusqu’à la prestation dépressive d’une Amy Adams que la vie semble avoir abandonnée. De même, toute la réflexion sur le langage et la communication avec l’autre, qu’il soit l’étranger venu d’un autre monde ou le collègue de travail, reste au ras des pâquerettes quand Denis Villeneuve avait entre les mains de quoi donner le tournis au spectateur par de vrais questionnements, philosophiques ou métaphysiques. Mais par frilosité, et car il est dans l’air du temps de ne pas pousser le public à penser par lui-même, il préfère accoucher d’un produit clés en main bien propre sur lui, qui pose des questions pas très intéressantes auxquelles il apporte des réponses toutes faites. Que reste-t-il à la sortie ? Que c’est plutôt beau, que ce n’est pas très joyeux comme rencontre extraterrestre, que les enjeux dramatiques étaient tout de même extrêmement limités, que la tension à la mécanique bien visible n’a jamais pris et qu’il ne faut pas avoir peur d’utiliser un peu de musique pour provoquer des émotions, car c’est également cela, le cinéma.

L’approche minimaliste indé n’était clairement pas la plus approprié pour traiter d’un tel sujet, et Denis Villeneuve pas l’homme de la situation. Sa longue focale systématique renforce l’austérité de l’objet cinématographique, tout comme son découpage s’appuyant sur de brutales ruptures de rythme. Il y a pourtant quelques belles choses, dans l’épure de certains choix de design par exemple, ou dans le regard sur les relations entre les peuples du monde. C’est quand il se montre le plus naïf que Premier contact perd de son artificialité et laisse voir son âme, quand il traite enfin de communication. Le film ne manque également pas d’intérêt dans sa façon d’aborder certaines théories scientifiques concernant le langage universel, à travers ces figures circulaires assez fascinantes. Mais dans l’ensemble, c’est une cruelle déception. Denis Villeneuve a déjà montré qu’il avait plus de cœur et qu’il n’avait pas peur de cacher ainsi l’émotion nécessaire à ses films. Une approche très sérieuse, voire austère, n’est pas incompatible avec cela. Christopher Nolan y était parvenu avec Interstellar, peut-être tout aussi froid mais qui osait laisser parler l’émotion au moment opportun. En ne provoquant rien de profond, en ne s’adressant pas au cœur du spectateur, en ne lui montrant aucune confiance et en le prenant pour un imbécile en lui ruinant le maigre lien affectif qu’il avait pu construire, Premier contact cumule les erreurs et c’est bien dommage. A le voir aussi peu à l’aise avec le genre qu’il ne semble pas porter dans son cœur, il est tout de même étonnant de voir Denis Villeneuve s’attaquer à Blade Runner 2049 puis à Dune…


