Avant que nous disparaissions – Critique

Critiques Films
4.5

Grosse actualité pour Kiyoshi Kurosawa en cette année 2017. Après son incursion française avec Le Secret de la chambre noire, et avant son retour au polar avec Creepy le mois prochain dans nos salles, le cinéaste japonais fait un détour à Cannes via Un Certain Regard pour Avant que nous disparaissions. Un récit d’extraterrestres dont la réussite miraculeuse tient autant dans sa proposition à contre-courant de la production actuelle qu’au talent de son immense cinéaste.

En 2005 la compagnie de théâtre Ikiume présente sur scène Sanpo Suru Shinryakusha, une parodie du cinéma de science fiction des années 50 que l’ont doit à Tomohiro Maekawa. Le succès est tel que la pièce sera jouée de nouveau en 2007 et 2011, entre temps Maekawa transpose son histoire sous forme de série littéraire pour le Da Vinci Magazine. Kiyoshi Kurosawa, qui souhaite depuis longtemps retourner au cinéma de science fiction, se charge de l’adaptation sur grand écran pour le compte de la Nikkatsu, avec l’aide de ses fidèles collaborateurs Sachiko Tanaka au scénario, Tomoya Yamada aux décors et Akiko Ashizawa à la photographie. Narumi (Masami Nagasawa vue dans Notre petite sœur), une employée de bureau, retrouve son mari Shinji (Ryuhei Matsuda) complément changé trois jours après avoir mystérieusement disparu. De l’autre côté de la ville la jeune Akira (Yuri Tsunematsu) a massacré sa famille, un évènement sur lequel enquête le journaliste Sakurai (Hiroki Hasegawa de Why don’t you play in hell ?). Ce dernier va vite apprendre que ce drame est prémisse à une invasion planétaire. Il se retrouve, malgré lui, à être un guide auprès des envahisseurs ayant la faculté d’assimiler progressivement l’entité de leur hôte. Comme le suggère son sujet, le film de Kiyoshi Kurosawa s’inscrit dans le sous genre du « Body Snatcher » popularisé par L’invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel et ses nombreuses variations. Un genre propice à la plus indicible des peurs, la plus cinématographique, car reposant essentiellement sur l’invisible et le faux semblant.

Un sujet rêvé pour Kurosawa qui aura basé son approche du fantastique sur la suggestion, et déjà abordé cette figure du cinéma d’horreur de manière originale avec les fantômes de Kaïro. Avant que nous disparaissions permet au réalisateur de se réapproprier totalement le concept du « Body Snatcher » jusque dans le procédé d’assimilation. Ici les envahisseurs demandent à leurs homologues terrestres de définir un concept sociétal à travers des souvenirs intimes : travail, isolement, amour… . L’hôte libère sa nature profonde, avant d’être assimilé progressivement par l’extraterrestre. L’assimilation source d’angoisse uniformisée dans les précédentes itérations du genre, est désormais une forme de catharsis permettant à la victime, l’espace d’un moment, de se libérer de l’oppression sociale et de ses névroses. Ce procédé n’est d’ailleurs qu’une étape intermédiaire en vue d’une extermination de la race humaine. C’est dans cette optique que les envahisseurs laissent certains humains sains suivant leurs pérégrinations tels des anthropologues observant des peuplades étrangères. Dans un premier temps l’incrédulité de Narumi et de Sakurai est de mise, ils refusent l’évidence des extraterrestres préférant reléguer leurs déclarations à de vastes fumisteries, dues à leur obstination à s’enfermer dans leur habitudes quotidiennes. Le travail pour Narumi, le cynisme pour Sakurai, comme si la présence d’extraterrestres m’était à jour leurs failles. Cette approche introspective et sensible, typique de l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, permet au film de gagner en émotion. À l’instar d’Edgar Wright sur Le dernier pub avant la fin du monde, Kurosawa réinvestit de manière personnelle ce genre balisé. Les interactions entre Narumi et Shinji sont propices à une sensibilité intimiste dans la lignée de Vers l’autre rive. L’autre point fort d’Avant que nous disparaissions concerne sa portée allégorique. Le procédé d’assimilation évoqué plus haut permet à Kurosawa d’aborder l’invasion sous un angle sociologique et philosophique, sans être pompeux. Le film dresse le portrait d’une population désabusée refusant de prendre en considération les avertissements lancés par les contaminés dans les rues.

L’autre point fort réside dans la manière qu’a le cinéaste de créer une atmosphère anxiogène et mélancolique en misant d’avantage sur le montage, l’épure des cadres, le hors champ et l’utilisation parcimonieuse des ombres et des Lens Flares à des moments clés. Loin d’être un obstacle, le décorum naturaliste mis en valeur par le CinémaScope amplifie ce sentiment d’étrangeté. Kurosawa profite d’une scène de panique dans une rue et un hôpital pour créer d’impressionnants mouvements de foules, qui doivent beaucoup à sa maitrise du système D et des panoramiques. Le cinéaste parvient à maintenir la suspension d’incrédulité au maximum sur des passages pourtant propice au ridicule et au gonzo, comme les attaques d’Akira et une fusillade finale contre un avion utilisant parcimonieusement et efficacement les effets numériques. C’est dans ces ruptures de ton, humoristiques et mélodramatiques, que le film parvient à surmonter aisément cet équilibre fragile, porté par la seule foi inébranlable du cinéaste envers ce qu’il filme. En digne héritier de Jacques Tourneur et d’Ishirô Honda, dont il reprend à ce dernier certains idées visuelles, Kiyoshi Kurosawa propose une vision à contre-courant de la science fiction dominante à l’heure actuelle sur les écrans qui se traduit également par la superbe musique de Yusuke Hayashi. Cependant c’est dans son dernier acte qu’Avant que nous disparaissions s’avère particulièrement surprenant et inattendu. Bien que brillamment suggéré tout au long du film par la dimension anthropologique des envahisseurs, Kurosawa fait basculer son récit de « Body Snatcher » dans le registre du film de contact. La réussite majeure du long métrage tient dans ses derniers instants à fleur de peau où le destin de Narumi est étroitement lié à celui de l’humanité toute entière. À travers un décor minimaliste, une chambre à coucher, Kurosawa parvient à donner à son récit une dimension universelle et métaphysique insoupçonnée, amplifiée par un climax au pouvoir d’évocation immédiate qui convoque ouvertement le final de Rencontres de troisième type et l’imagerie graphique d’Hokusai. Le final doux amer du film finit de cueillir le spectateur bien après la projection. Le tout porté par d’excellents interprètes, notamment Masami Nagasawa dont l’interprétation subtile est pour beaucoup dans l’émotion véhiculée par le film.

Réussite majeure dans l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, Avant que nous disparaissions est une œuvre rare et précieuse dans le paysage de la science-fiction actuelle. Le film délaisse la rationalisation ambiante pour renouer avec l’imaginaire d’autrefois, tout en réinventant des genres codés au service d’un propos à l’humanisme lucide mais non dépourvu de l’ambiance mélancolique et romantique qu’affectionne son cinéaste. Le tout doublé d’une déclaration d’amour au genre particulièrement attachante et respectueuse de son public. Une merveille.

4.5

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