The Body – Critique

S’il y a bien une constante dans le cinéma de genre espagnol depuis de nombreuses années, c’est le sérieux avec lequel ces cinéastes, souvent jeunes et peu expérimentés, s’emparent de leur sujet. Premier film derrière la caméra pour Oriol Paulo, scénariste émérite des Yeux de Julia, mais premier film qui n’a rien d’une œuvre de débutant tant tout y est précis, millimétré, et réglé par une équipe technique parmi ce qui se fait de mieux en Europe. The Body est ce qu’on appelle un « film de scénariste » mais aussi, et surtout, un film de vrai cinéaste.

Avec le très beau Les Yeux de Julia en 2010, non seulement Guillem Morales s’imposait comme un des réalisateurs à suivre de très près, mais Oriol Paulo livrait son premier scénario pour le cinéma après une expérience respectable à la TV. Un scénario en or massif dans la grande tradition du thriller. La naissance d’un auteur qui confirme tous les espoirs placés en lui avec The Body pour lequel il signe non seulement le script mais également la mise en scène. Et dans une industrie moribonde frappée de plein fouet par une économie en déclin, il prouve la belle santé de ce cinéma de genre espagnol qui aligne les réussites avec une émergence permanente de nouveaux talents tous plus doués les uns que les autres. Si The Body n’a rien de révolutionnaire, le film s’impose comme une œuvre extrêmement solide et implacable, déroulant son scénario diabolique avec une précision et une maîtrise toute hitchcockienne. Dans un premier temps thriller fonctionnant sur une variation amusante du whodunit, le premier film d’Oriol Paulo glisse lentement vers le film de vengeance implacable à la sauce Old Boy. Et s’il n’est pas certain qu’il survive à une seconde vision, la mécanique mise en place impose un certain respect.

Le cinéma de genre espagnol est généralement synonyme d’élégance, que ce soit dans la narration ou la mise en scène, et The Body ne fait pas exception à la règle. Très largement influencé, selon ses propres dires, par le cinéma d’Hitchcock et de Clouzot, Oriol Paulo construit son récit selon un plan machiavélique. Et cela s’applique autant à l’interaction avec les personnages qui ne sentent pas le piège se refermer sur eux qu’au public qui devra plus que redoubler de vigilance pour espérer percer le secret avant le retournement de situation brutal du dernier acte. La beauté de la chose est qu’aussi énorme soit-il, ce twist à priori improbable fonctionne brillamment tant il est amené selon un procédé méthodique impossible à ébranler. Cette précision dans le trait est impressionnante car elle s’appuie sur une construction narrative qui ne laisse rien au hasard et donne toute son importance au détail. Ainsi, les états d’âme, les pleurs ou les regards de certains personnages, qui semblent tenir du remplissage dans un premier temps, se révèlent essentiels dès lors que toutes les pièces du puzzle se mettent enfin en place. Le talent de scénariste d’Oriol Paulo tient dans sa faculté à détourner le regard du spectateur, le pousser dans une direction pour mieux lui montrer qu’il a fait fausse route ensuite, tout simplement en éclairant certaines scènes sous un nouveau jour. C’est la stratégie de tous les grands films manipulateurs : provoquer un sentiment d’impuissance chez le public en lui donnant l’illusion qu’il pouvait très bien percer le secret rapidement car les éléments lui ont été montrés, alors que cela était bien entendu totalement impossible tant la narration et la mise en scène lui détournaient constamment le regard.

Avec ce scénario tout en rigueur, il fallait un traitement visuel tout aussi précis. Et Oriol Paulo a su très bien s’entourer pour que sa vision soit la plus éclatante possible à l’écran. Entre la photographie toute en contrastes d’Óscar Faura (formé en seconde équipe sur Darkness, The Machinist ou encore Fragile, puis directeur de la photographie sur L’orphelinat et The Impossible), les décors très riches de Balter Gallart (Abandonnée ou L’enfer des loups), les maquillages encore une fois stupéfiants de DDT (Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, Agora…) ou le montage redoutable de Joan Manel Vilaseca (El Habitante incierto et Les Yeux de Julia), The Body est une véritable démonstration de force des talents en place en Espagne. Avec une telle équipe pour supporter sa vision, Oriol Paulo ne tombe dans aucun travers habituel des premiers films et signe un travail qui transpire déjà la maturité. D’autant plus qu’il a bénéficié d’un casting qui, là également, pioche dans le haut du panier. La confrontation entre Hugo Silva, figure majeure de la série TV phénomène Los hombres de Paco et croisé chez Pedro Almodóvar (Los amantes pasajeros) et Álex de la Iglesia (Las brujas de Zugarramurdi), et José Coronado, figure majeure du cinéma espagnol depuis 20 ans et auréolé lors des Goyas pour sa prestation dans No habrá paz para los malvados, fait des étincelles. Mais The Body bénéficie également de personnages féminins formidables, de la présence vénéneuse et habitant le cadre même quand elle en est absente de la magnétique Belén Rueda, ainsi que d’Aura Garrido, également venue de la TV. Ces deux personnages façonnent une variation étonnante autour du motif de la femme fatale, appuyant avec la mise en scène la sensation d’être face à une sorte de neo-film noir sous forme de jeu pervers. Avec son soin du détail, sa précision d’horloger et son récit machiavélique, The Body n’a pas besoin de réinventer le genre. Il lui suffit de faire étalage de sa maîtrise pour s’imposer comme un thriller de très haut niveau, cruel et implacable, bien que souffrant légèrement de cette perfection mécanique.

3.5

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