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Here – Critique

Tandis que ses deux précédentes réalisations semblaient le condamner à rejoindre le club des réalisateurs de légende devenus l’ombre d’eux-mêmes, Robert Zemeckis nous rappelle avec Here – les plus belles années de notre vie pourquoi on l’a tant aimé et pourquoi on continuera malgré ses erreurs. A 72 ans, ce cinéaste-pionnier comme il en existe si peu ose à nouveau conter l’histoire américaine, 30 ans après Forrest Gump. Mais en optant cette fois pour une odyssée de l’intime à travers un décor unique et sans mouvements de caméra. Le résultat est aussi radical que bouleversant.

Quelle carrière étonnante que celle de Robert Zemeckis. A 72 ans, il a tout gagné. Un film multi-récompensé aux oscars (Forrest Gump), plusieurs films entrés dans la légende du cinéma (Forrest Gump encore, évidemment, mais surtout Qui veut la peau de Roger Rabbit ou la trilogie Retour vers le futur), et un amour à peu près total du public. Quand on lui laisse l’opportunité de voir ces films. Pourtant, au lieu de se reposer sur ses lauriers d’une gloire atteinte il y a plus de 30 ans, ce fou de cinéma n’a jamais abandonné l’idée de repousser les limites de son art, notamment à travers son amour pour la technologie qui fait le cinéma. Un cinéaste-aventurier/ingénieur/pionnier qui n’hésite jamais à explorer des nouveaux territoires qu’il va défricher quitte à s’y casser les dents, mais ouvrant la plupart du temps des voies que d’autres vont emprunter avec plus de succès commercial. Robert Zemeckis n’a pas volé son statut de légende, car il fait partie de cette espèce rare capable de repousser des limites technologiques mais sans jamais perdre de vue qu’elles sont là pour raconter une histoire ou étayer un propos. Le problème étant qu’il paye souvent cher le prix de ses audaces, et que quand il tente des choses plus conformistes, il se fait quand même défoncer. Voir l’accueil moqueur réservé aux pourtant formidables Flight ou Alliés. Et ces dernières années, après une nouvelle tentative d’une audace remarquable balayée par la critique et ignorée par le public, Bienvenue à Marwen, le réalisateur s’est réfugié dans le confort d’adaptations fainéantes chez Disney. Avec le sympathique mais anecdotique Sacrées sorcières et l’horrible Pinocchio. On le pensait résigné à la manière d’un Sam Raimi mais Robert Zemeckis prouve avec Here qu’il a encore de la ressource. Il n’est pas certain qu’il n’en garde pas des séquelles tant la distribution honteuse du film, menant logiquement à une réception indigne, l’aura empêché de toucher un large public une fois de plus, mais il a signé encore une fois une oeuvre littéralement miraculeuse. Dans sa construction, dans son procédé narratif, dans son imagerie, la technologie déployée… absolument tout dans Here tient du miracle tant le film se tient en permanence sur le fil, dans un numéro d’équilibriste qui mérite le respect et l’admiration. Certain⸱es trouveront ça « laid », et tant pis pour elleux qui rejoignent les hordes de commentateurices ayant jugé laides la plupart des oeuvres avant-gardistes de l’histoire de l’art. Mais qu’on le trouve beau ou laid, Here a ceci de précieux qu’il tient tout simplement du jamais vu au cinéma. Et à une époque où le public n’est abreuvé que de films qui sont des suites, des franchises ou des formules usées jusqu’à l’os y compris dans le cinéma d’auteur, Robert Zemeckis a l’audace de proposer une aventure d’un nouveau genre, tout en s’appropriant une certaine imagerie qui le sort de sa zone de confort.

Here ne pouvait qu’être un film-concept. Tout d’abord car la bande-dessinée éponyme de Richard McGuire brisait déjà les codes graphiques et narratifs, mais également car la même « histoire » sous une forme classique n’aurait pas grand intérêt et enfin car la nature même de cinéaste de Robert Zemeckis le condamnait à repousser les limites. Here tient en un plan fixe unique. Le cadre choisi n’est pas celui de la bande-dessinée qui se positionnait précisément face à l’angle de la pièce. Au lieu de cela, Robert Zemeckis opte pour un cadre qui fait face au mur donnant sur l’extérieur, agrandissant considérablement la fenêtre pour créer un cadre dans le cadre, mais avec une légère perspective pour apporter du dynamisme à sa composition tout en se gardant une porte sur le bord gauche du cadre pour faire entrer et sortir ses personnages. Un cadre non symétrique et donc plus chaleureux qui ne bougera jamais, à une exception près. Il embrasse ainsi une forme qui tient littéralement du théâtre filmé, comme l’était le cinéma des origines et comme l’est bien souvent un certain cinéma dit « d’auteur » choisissant l’aridité esthétique au profit de ses dialogues. Un choix radical pour Zemeckis qui a toujours été un cinéaste du mouvement, à tel point qu’il a été un des pionniers et piliers du cinéma virtuel permettant une liberté de mouvement totale et affranchie des règles de la physique pour la caméra. Cette fois, le mouvement – physique – va se créer à l’intérieur de ce cadre restreint par le jeu des acteurices mais également, et c’est là que Here apporte quelque chose d’incroyable, par le montage. Le mouvement qui intéresse ici Zemeckis est celui du temps, quand celui de Forrest Gump était plutôt celui de l’espace malgré son intrigue qui suivait l’histoire des USA. En cela, les deux films composent presque les deux faces d’une même pièce et le choix de réunir à nouveau Robin Wright et Tom Hanks tient de l’évidence. Ici le cadre est unique, car le lieu est unique, pour mieux observer le temps. Son mouvement, son emprise, ses ravages, mais également ce qu’il a de si beau à accompagner la vie. Quand il était dans sa trentaine et qu’il débutait sa trilogie Retour vers le futur, Robert Zemeckis abordait le temps comme une matière qu’il était possible de modifier selon ses désirs, où les conséquences d’un acte passé pouvaient illusoirement être réparées. Une approche ludique même si dans le fond il ne se voilait pas la face devant son inéluctabilité. Entre 40 et 50 ans, quand il réalisait Contact, c’est à la relativité du concept de temps qu’il se frottait. Aujourd’hui âgé de plus de 70 ans, le réalisateur n’a plus tout à fait le même regard. Et il est tout à fait conscient que l’être humain va passer toute sa vie à tenter de maîtriser le temps, rêve illusoire qui ne se soldera que par des échecs et par extension, des regrets. Mais ce qui pourrait ressembler à une leçon de vie un peu lourde tient en réalité d’un geste de cinéaste, et donc d’artiste avant tout. Le peintre, le photographe, le sculpteur ou le cinéaste sont les maitres du temps. Ils l’arrêtent pour en garder un instantané. Ils le pressent ou l’étirent, le remontent, le modèlent selon leurs désirs. Robert Zemeckis observe dans Here comment cette obsession se traduit dans le quotidien de l’être humain, à travers différentes trames narratives et temporelles qui se répondent en permanence. Il choisit en Tom Hanks une sorte d’avatar dans une réalité alternative. Une âme d’artiste qui va passer une grande partie de sa vie à courir après une stabilité financière qui serait la recette du bonheur, héritage de la génération précédente ayant vécu la guerre, mais en passant ainsi complètement à côté. Le père de Tom Hanks, interprété par Paul Bettany, vétéran de la guerre donc, avec une partie de lui-même coincé dans ce passé sordide, passera systématiquement à côté des évènements importants en essayant vainement de les immortaliser. Tout n’est que dialogue entre hier et demain, et chaque personnage qui va habiter ce cadre, ce lieu, fait à un moment le choix de se concentrer sur « aujourd’hui » ou non, s’il doit ranger ses rêves au grenier ou les embrasser pleinement. Robert Zemeckis endosse ici, peut-être plus que jamais, le costume de l’artiste qui observe l’humanité dans toute sa complexité. Peut-être trop, car le récit qu’il fabrique avec Eric Roth peut impressionner par sa densité. Alors qu’il parait si simple. Grand film sur le temps mais peut-être surtout sur l’Amérique, Here doit jongler avec énormément d’idées en finalement peu de temps, et il s’en sort de façon surprenante. Il fait dialoguer William Franklin avec une famille afro-américaine aisée, l’extinction des dinosaures, l’effacement des natifs et l’esclavage avec les évolutions technologiques et l’archéologie moderne. Il conserve en toile de fond une immense bâtisse coloniale, qu’on finit par oublier tant elle fait partie du décor jusqu’à ce que le père afro-américain ait une discussion glaçante avec son fils qui vient d’obtenir son permis de conduire, sur le comportement qu’il devra adopter lors d’un contrôle de police. Zemeckis signe une fresque immobile mais qui déborde d’énergie, et capte tel un vieux sage la beauté de la vie mais également son absurdité, à l’image de cet homme pionnier de l’aviation qui va mourir d’une maladie. En filmant ainsi le temps, il capte l’intensité du combat qu’il représente, comme par exemple les générations de femmes qui se succèdent avant d’enfin parvenir à réaliser leur ambition, et sortir d’un schéma de dépendance aux hommes.

Est-ce que Robert Zemeckis enfonce des portes ouvertes ? Peut-être, oui. Il faut profiter du moment présent. L’argent et le capitalisme ruinent des vies. La vie et la mort sont les compagnons du quotidien. Les lieux sont les témoins de l’histoire… Personne n’apprendra quoi que ce soit devant Here. Sauf que Robert Zemeckis n’est pas là pour donner une leçon mais pour faire du cinéma, provoquer une émotion, et éventuellement inviter à une réflexion très intime, à travers ses images. Et le truc de Zemeckis, là où il excelle depuis toujours, c’est dans l’universalité de ses films. Here, par son récit mais surtout par sa mise en scène paradoxalement immobile, va par petites touches appuyer là où ça va provoquer quelque chose. Comme ce dialogue assez simple où le personnage de Robin Wright dit à celui de Tom Hanks qu’elle a parlé au téléphone avec leur fille, qui lui a demandé pourquoi il n’avait jamais exploité son talent d’artiste. Il lui répond qu’elle sait évidemment pourquoi. Elle lui dit qu’en fait non. En quelques secondes, quelques lignes de dialogue, il illustre parfaitement ce qui peut ruiner un couple ou une vie. Et par la science de son montage, confié à Jesse Goldsmith, il va faire que chaque scène finira par ouvrir une fenêtre – littéralement – sur le passé ou l’avenir. Ainsi, il illustre de la façon la plus pure possible le dialogue qui perdure entre les époques autour d’un même lieu. Là encore pour filmer le temps comme personne ne l’avait filmé jusque là. Et malgré cette approche radicale de sa mise en scène, qui s’envole – littéralement encore – dans un dernier mouvement qui vient déchirer la plus cynique des armures que se serait confectionné le public, Zemeckis reste Zemeckis. C’est à dire qu’il garde une vision du cinéma qui n’est jamais austère, et qui ne refuse jamais l’emphase avec les émotions qu’il filme ou qu’il cherche à communiquer au public. L’exemple le plus parlant ici est probablement la composition d’Alan Silvestri, magnifique et immédiatement identifiable, mais qui ne fait pas vraiment dans la subtilité. Une vraie composition de mélodrame classique pour un film qui en est une réinvention totale. Une oeuvre qui, derrière son vernis ressemblant un peu à un regard presque divin sur le vivarium de l’humanité, brille par l’humilité de son auteur devenu un vrai maître. Capable de tout filmer, avec une dextérité sans égal qui ne cherche jamais à trop en faire au risque d’éclipser son propos, il n’en reste pas moins un metteur en scène facétieux. Ainsi, plutôt que de rester prisonnier de son concept de cadre fixe et unique, il va souvent le dynamiser par l’utilisation d’éléments de décor qui iront jusqu’à révéler cet espace côté public qui semblait à jamais invisible. Tout est risqué dans Here, mais tout s’avère payant et quelque part virtuose, jusque dans l’emploi de la technologie de de-aging qui touche ici à quelque chose de vraiment troublant tant le public est familier des visages de Tom Hank et Robin Wright jeunes. De nombreux films majeurs ne rencontrent pas le succès qu’ils méritent. On tient dans cette expérience bouleversante l’exemple parfait, en espérant que le temps fera son oeuvre. Ce qui serait bien normal dans le cas présent.

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En résumé

Plus vivant et inventif que jamais, Robert Zemeckis se lance avec Here un nouveau défi. Il transcende l'aspect anti-spectaculaire de son dispositif de mise en scène en plan fixe pour filmer l'Amérique et le temps, comme personne ne l'avait réussi auparavant. Et il signe non seulement un film bouleversant, mais surtout une réflexion sur la nature humaine qui peut facilement faire vaciller.
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Auteur

Gigantesque blaireau qui écrit des papiers de 50000 signes absolument illisibles de beaufitude et d'illettrisme, d'après Vincent Malausa.

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