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Godzilla Minus One – Critique

Retour de Godzilla en terres japonaises 7 ans après l’immense Shin Godzilla, et quelques années après deux apparitions plutôt médiocres dans des films du MonsterVerse de Legendary. Godzilla Minus One avait tout du film évènement, précédant à sa façon les célébrations des 70 ans du kaiju le plus populaire du Japon. Le résultat est un succès absolument colossal à travers le monde mais surtout un film très étonnant, au sein de la franchise comme dans le paysage cinématographique international.

En 2024, cela fait donc 70 ans que Godzilla existe. Et s’il était presque impossible de mesurer sa popularité en France jusqu’à il y a une dizaine d’années, avec la sortie du film américain de Gareth Edwards qui a permis au kaiju d’arriver dans les rayons des jouets et figurines sur notre territoire, c’est une toute autre histoire au Japon ou même aux USA. Les Godzilla stores n’ont jamais désempli, et les films sont tous sortis au cinéma puis en support physique. En France les seuls films de la franchise « disponibles » sont l’original de 1954, accompagné du Retour de Godzilla, bonus d’une édition vite épuisée, le rigolo Godzilla Final Wars, via un DVD qui faisait suite à son improbable sortie au cinéma en 2005, ainsi que l’immense Shin Godzilla, sorti tardivement mais dans une édition sublime. Final Wars était d’ailleurs la dernière sortie d’un film Godzilla japonais au cinéma en France, et la première depuis Mechagodzilla contre-attaque en 1976. Donc quelque part, aussi médiocres soient les films du MonsterVerse, ils ont ramené Godzilla sur le devant de la scène internationale, et ont sans doute permis une exploitation de Godzilla Minus One qui soit aussi large. Par ailleurs, la Toho opère depuis quelques années une importante occupation du terrain, avec trois films d’animation sortis entre 2017 et 2018 (Godzilla : la planète des monstres, Godzilla : la ville à l’aube du combat et Godzilla : le dévoreur de planètes) mais également la série d’animation Godzilla Singular Point diffusée en 2021. Il ne faut donc pas s’y tromper, il y a une stratégie globale visant à ramener la star des kaijus au premier plan, et pas seulement au Japon. C’est toujours dans cette optique que s’est dessiné le choix de confier Godzilla Minus One à Takashi Yamazaki, réalisateur assez peu intéressant qui s’était fait un nom avec Returner, pas le plus mémorable de la vague des sous-Matrix. Mais également metteur en scène d’adaptations de mangas totalement oubliables souffrant parfois d’un nationalisme exacerbé (Space Battleship, auquel Leiji Matsumoto a refusé de participer tant il trouvait le script idiot), de films d’animation mous du genou (Lupin III: The First, d’autant plus insignifiant si on le compare au Lupin the Third: Fujiko Mine’s Lie de Takeshi Koike sorti à la même période). Ce choix de Takashi Yamazaki ne s’est pas tant fait sur ses capacités à bien réaliser ou raconter une histoire, relativement limitées, mais plutôt sur son talent de spécialiste des effets spéciaux. En effet, contrairement à la tradition du genre et de la saga, il est seul réalisateur à bord et se retrouve donc également responsable de l’animation de Godzilla et des séquences de destruction l’impliquant. Outre la cohérence permise sans avoir à trouver une symbiose entre deux réalisateurs, les économies sont substantielles pour la Toho qui tient là son Gareth Edwards ou son Neill Blomkamp, toutes proportions gardées. Tout simplement car Takashi Yamazaki n’est pas un manche quand il s’agit de filmer du grand spectacle communicatif, et encore moins quand il s’agit de mettre en place d’impressionnants effets numériques. Ce qui fait que ce Godzilla Minus One n’a coûté que l’équivalent de 10 millions de dollars et semble en coûter 10 fois plus. Pas tant que les effets spéciaux soient plus réussis que sur un blockbuster US à 150 millions car ce n’est pas le cas, mais ils sont tellement plus intégrés naturellement au dispositif de mise en scène qu’ils en deviennent parfois invisibles. De plus, Takashi Yamazaki n’est pas étranger à Godzilla qu’il avait mis en scène dans une séquence imaginaire de son film Always: Sunset on Third Street 2 (sa première apparition en full CGI) puis dans l’attraction 3D Godzilla the Ride: Giant Monsters Ultimate Battle, ni au sujet des kamikazes qu’il traitait d’une façon totalement différente, dans une pure glorification nationaliste, dans son Kamikaze: Le dernier assaut (aka The Eternal Zero) de 2013. Et voilà tout le paradoxe de ce Godzilla Minus One, dernier opus en date d’une franchise née de la douleur des horreurs de la guerre, entre les mains d’un réalisateur qui a toujours eu tendance à en faire l’apologie.

Si Takashi Yamazaki dit « s’inspirer » de Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant Monsters All-Out Attack, le fameux « GMK » car il s’agit de son film favori de la saga avec l’original, cela ne se traduit pas vraiment à l’écran. Du film de Shûsuke Kaneko, il reprend une incarnation de Godzilla purement destructrice et dont certaines images font écho au désastre atomique, mais les deux films sont vraiment très différents. De même, il convient de ne pas le comparer avec Shin Godzilla tant il prend une direction opposée sur à peu près tous les points. Quelque part, Godzilla Minus One se situe plutôt dans une mouvance proche de l’ère Millennium pour cette volonté de spectacle total avec un positionnement politique un peu mou, type Godzilla vs Mechagodzilla 3. Ce qui ne l’empêche pas d’être époustouflant ou même parfois brillant. Simplement, contrairement aux plus grands films de la saga, le choix a été fait ici de ne brusquer personne, de satisfaire le plus grand nombre et donc de ne pas vraiment prendre de risques. Ainsi, on peut trouver ce Godzilla Minus One un brin frileux sur des questions politiques ou sur des thèmes qu’il met pourtant en avant. Le film serait une métaphore sur la culpabilité du Japon en situant son intrigue directement après la seconde guerre mondiale, en pleine reconstruction du Japon ? Cela pourrait se défendre. Néanmoins, Takashi Yamazaki évolue sur une ligne ténue, passant son temps à se contredire. Au centre des débats, évidemment, le personnage de pilote-kamikaze Kôichi, interprété par Ryûnosuke Kamiki. Sorte d’avatar de Shinji dans Neon Genesis Evangelion, en pleine dépression culpabilisante car il n’a pas eu le « courage » d’aller au bout de sa mission-suicide, ni de tirer sur la première forme de Godzilla sur l’île d’Odo, il est sujet d’humiliation car il tenait plus à sa vie qu’à sa patrie, puis va héroïquement accepter de se sacrifier pour sauver son pays comme s’il s’agissait d’un acte cathartique, avant de renoncer au dernier moment. Bref, Takashi Yamazaki jongle avec ses sujets délicats, et peine quelque peu à se positionner. Le discours dans le texte cherche à critiquer le nationalisme aveugle et la réponse militaire du Japon, tout en construisant des scènes entières qui viennent presque le contredire. Par exemple, ce militaire qui exhorte d’anciens militaires de la Marine à reprendre en quelque sorte les armes mais sans les forcer, à travers une forme de manipulation victimaire. Ou tout le final qui est bel et bien une réponse purement militaire et technologique pour anéantir Godzilla, malgré un salut final assez flou. Godzilla Minus One marche clairement sur des œufs, et semble manquer d’une prise de position forte, à l’inverse des plus grands films de la saga, le Godzilla de 1954 et Shin Godzilla en tête. Ceci étant dit, le spectacle n’est pas gâché pour autant. Et si on est loin de l’impact des deux chefs d’œuvres précités, Godzilla Minus One s’impose comme un très gros morceau de cinéma qui fait honneur au roi des monstres, ridiculisant au passage la grande majorité des blockbusters hollywoodiens de son époque. Et ce pour un budget qui parait ridicule, en comparaison. Il faut cependant accepter le parti-pris du réalisateur, à savoir se réapproprier en grande partie les codes du mélodrame classique. Les personnages humains sont en effet au cœur de tout le film, et avec eux les vestiges d’un Japon dévasté par la guerre et en plein effort de reconstruction. L’ensemble tourne autour des concepts de culpabilité, de deuil et de responsabilités, jusqu’au sens familial ou de façon plus universelle par rapport aux générations futures. Et il faut bien avouer que Takashi Yamazaki traite tout cela avec application et sérieux, sans véritable coup d’éclat. Mais il lâche complètement la bride à chaque apparition de Godzilla.

Ce parti-pris peut naturellement générer une certaine frustration. Pour une grande partie du public, pas nécessairement familière de la saga, il faudrait voir Godzilla partout et tout le temps. Ce serait pourtant une erreur et le réalisateur l’a très bien compris. D’abord car dans Godzilla Minus One, même s’il y a une nette évolution dans le dernier tiers, le cœur émotionnel du film se situe autour des personnages humains. Il vire ensuite naturellement vers la créature, selon le regard et l’amour que porte le public au monstre, lorsqu’elle n’est plus considérée que comme une cible à abattre. Mais le plus important réside dans la nature même de Godzilla. Il est une sorte d’incarnation divine d’une nature meurtrie par la folie des hommes. Et en tant que tel, ses apparitions doivent être des évènements exceptionnels. La clé est de faire de chacune de ses apparitions un moment d’anthologie. Et là encore, on ne peut qu’applaudir ce qu’en fait Takashi Yamazaki. On n’est clairement pas dans du « Godzilla-porn » comme ce fut le cas dans certaines productions plus anciennes qui finissaient par le démystifier. Ici, dès qu’il entre dans le cadre, c’est pour une séquence inoubliable. Et ce dès sa toute première apparition, sous une forme incomplète, lors de l’incroyable séquence de l’île d’Odo. Probablement ce qu’on a vu de plus impressionnant avec une créature semi-préhistorique depuis Le Monde perdu de Spielberg. Un choix audacieux est fait ensuite quand, au bout de 40 minutes de film, le roi des monstres est enfin révélé complètement dans une séquence en pleine mer. On a souvent vu Godzilla se déplacer dans l’eau, comme s’il marchait tout doucement sur le fond de l’océan, mais cette fois Takashi Yamazaki décide de montrer un Godzilla qui nage à une vitesse naturellement effrayante. En résulte une séquence de poursuite marine assez dantesque, évoquant bien sur Les Dents de la mer, et se concluant dans une première itération du souffle atomique dont on verra surtout les conséquences destructrices. On note déjà le soin apporté à la représentation de Godzilla et à sa façon de se déplacer, ses mouvements dans l’eau étant en parfaite adéquation avec son anatomie et sa masse. La séquence en elle-même n’est pas excessivement longue et traduit à merveille la nature mythologique du gros lézard, appuyée par la composition solennelle de Naoki Satô. Puis le film abandonne Godzilla, pour de nouveau se focaliser sur les humains, comme s’il était de toute façon une entité qui fait partie de cet univers et sur laquelle il n’est pas nécessaire de rester en permanence. Il est à la fois le gardien et le bourreau de ce monde, et c’est comme ça. Ce n’est même pas 15 minutes plus tard qu’il refait son entrée, et quelle entrée ! Lors de la déjà fameuse séquence de l’attaque de Ginza, Takashi Yamazaki ne se contente pas de filmer Godzilla sur la terre ferme et en pleine ville. Il établit en quelque sorte l’ensemble des enjeux dramatiques de son film, faisant se rencontrer les enjeux humains, avec une disparition extrêmement choquante, et ceux plus vastes d’une terreur à une échelle gigantesque. De mémoire, on avait rarement vu une si belle intégration de Godzilla au milieu d’un décor à taille humaine. Le jeu sur les échelles est remarquable, autant que la capacité de destruction du monstre qui réduit tout en poussière à son rythme lancinant, et cette belle réussite de ressentir le poids de la créature à chacun de ses mouvements. Mais la séquence de Ginza, c’est également LA scène du souffle atomique dans toute sa splendeur. Un pur moment d’apocalypse filmique qui restera dans les annales de la saga. Dans une entreprise d’iconisation ultime, il devient un immense ange exterminateur reproduisant ce qui l’avait créé. Takashi Yamazaki traite la chose avec autant de respect que de dynamisme dans son découpage. C’est effrayant et imparable. Et encore une fois, il disparait, laissant derrière lui un Japon en ruines, et ce pour une bonne quarantaine de minutes. Il s’agit probablement du ventre mou du film, fait de recueillement, de longues tirades et de mise au point d’un plan pour sauver le Japon. Mais il fallait bien raconter une histoire et calmer le jeu avant un dernier acte absolument dantesque dont l’action va jongler dans les airs, en mer et sur terre. Et clairement, si Takashi Yamazaki la joue petits bras sur certaines questions épineuses, il ne lésine pas sur l’aspect spectaculaire de son film, ni sur le torrent d’émotions qui en découle. En réduisant les apparitions de Godzilla mais en les traitant de la sorte, il affirme l’aura mystique d’un monstre qui n’aura jamais été aussi actuel. Et malgré ses multiples twists finaux, ses tunnels de dialogues et ses personnages qui chouinent beaucoup, il faut bien avouer qu’il signe un des films les plus exaltants de la saga. Extrêmement respectueux de ses glorieux aînés, et surtout de Godzilla, qui aura rétrospectivement changé sa vie.

7.5
10
S'il n'est pas exempt de défauts, qu'il souffre de beaucoup de blablas et d'un positionnement politique un peu mou, Godzilla Minus One est une formidable porte d'entrée dans cette passionnante saga et un blockbuster souvent remarquable. C'est également une révélation concernant Takashi Yamazaki qu'on n'imaginait pas un jour à ce niveau. Longue vie au roi des monstres.

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