Blade II – Critique

A sa sortie, il n’était considéré, y compris par une grande partie de ses défenseurs, que comme un summum d’efficacité bourrine et un peu crétine. Pourtant Blade II reste 10 ans après plus tard un monument d’un tout autre calibre. Pour son deuxième film de commande, le poète geek Guillermo del Toro obtient le final cut et propulse une franchise parmi les plus intéressantes de l’univers Marvel vers des sommets rarement atteints depuis. Entre Blade II et Spider-Man, la maison des idées peut se targuer d’un été 2002 qui aura définitivement lancé la mode des adaptations de comics en livrant, déjà, ses représentants définitifs.

Pour son premier film de commande, le très bancal Mimic, Guillermo del Toro a vécu une expérience douloureuse, comme tant de réalisateurs talentueux s’étant frottés aux frères Weinstein. Une expérience sur laquelle son manque de contrôle l’aura finalement éloigné d’Hollywood pendant quelques années, le temps de tourner l’incroyable Échine du Diable. Son retour au pays des rêves perdus, il le fait pourtant avec une grosse prise de risques. En effet, Blade II est non seulement la suite de ce qui fut pensé comme une franchise mais également le film d’un acteur-producteur conscient d’avoir trouvé le rôle d’une vie dans la peau de Blade. Sauf que cette fois, à la tête d’un script extrêmement solide signé David Goyer, Guillermo del Toro s’impose comme le seul maître à bord et se réapproprie complètement cet univers pour le faire sien. Ainsi, en passant après le Blade de Stephen Norrington, il élève la franchise vers des cimes telles qu’elles resteraient à jamais inatteignables par la suite, et d’autant plus avec un David Goyer piètre cinéaste bien trop occupé à mettre en place le retour de Batman. Aujourd’hui que reste-t-il de Blade II ? C’est assez simple, il s’agit toujours d’un des films d’action les plus efficaces des années 2000, et un des meilleurs films issus d’un comic-book avec Spider-Man 2, comme par hasard sorti à la même période. Blade II est non seulement extrêmement respectueux de la mythologie mise en place dans le premier épisode mais transcende complètement l’exercice de la suite en l’imprégnant de tout ce qui caractérise la patte d’auteur de Guillermo del Toro. En résulte un film dont le sens du rythme impressionne toujours autant, mais également un film ponctué de fulgurances romantiques qui en font une œuvre pas comme les autres.

Blade II est un film qui va vite, très vite. Guillermo del Toro a trouvé dans ce scénario quasiment pas modifié un matériau idéal pour lui. Les séquences s’enchaînent à un rythme effréné sans la moindre baisse de régime, sans la nécessité d’une longue exposition, sans jouer sur la redite. Tout, dans ce script de pure série B de luxe, est un modèle d’efficacité en terme de narration. Et tout fonctionne dès la première séquence choc qui ne met pas en scène le héros mais bien son « ennemi », une notion qui reste vague chez Guillermo del Toro tant le mal n’est jamais vraiment là où il semble se nicher. On pourrait résumer Blade II à une succession de scènes d’action ou de poses iconiques, simplement mue par son désir d’efficacité en dégraissant tout ce qui pourrait encombrer. Sauf que ce n’est pas le cas. Sous couvert de la franchise, il est à nouveau question d’une fable vampirique d’un nouveau genre, comme le fut également Cronos, le premier film du mexicain. Un angle d’approche en accord total avec la volonté de Wesley Snipes non pas de faire de Blade un super-héros mais un être déchiré entre deux univers antinomiques, et même pire, entre deux sociétés qui ne peuvent que se livrer un combat à mort. Le propos est simple et correspond en totalité au discours que tient Guillermo del Toro dans tous ses films, d’où une évidente qualification d’auteur, à savoir un hymne bouleversant à la tolérance et à l’acceptation de sa propre nature. Le réalisateur mexicain aime profondément les monstres, les freaks, les êtres rejetés par la société – il semble d’ailleurs être le seul à les aimer si fort depuis Tod Browning – et son œuvre leur offre un terrain d’expression formidable. De ce fait, derrière la grosse machine qui envoie de l’action et des bastons hallucinantes dans tous les sens, se cache une œuvre sensible et profondément romantique, presque naïve parfois, qui puise sa force dans la pureté du regard de son auteur, bien loin du cynisme ambiant.

Les symboles sont forts dans Blade II. Et le réalisateur, avec la complicité de son acteur star, se réapproprie ce qui reste un des plus forts, issu du comic book, à savoir que ce héros badass qui combat les vampires pour sauver les humains est noir. Une idée forte qui prend tout son sens dans l’affrontement de gros bras qui se déroule en sous-terrain entre Blade et Reinhardt, Ron Perlman incarnant à merveille cette figure fascisante et antisémite dont le regard reste en permanence masqué par ses lunettes de soleil. Mais là où le propos devient fascinant, c’est dans sa relecture des mythes vampiriques. Le daywalker trouve avec Nomak un alter-ego à priori maléfique, sorte d’évolution naturelle et monstrueuse du vampire, un être qui est à la fois son double et son antithèse, traité avec suffisamment de subtilité pour en faire bien plus qu’un simple monstre à éliminer. De la même façon, en rapprochant Blade du « bloodpack », unité d’élite de vampires dont l’objectif initial était de le tuer, et en construisant une relation très forte avec Nyssa, fille du big boss des vampires, Guillermo del Toro et David Goyer brouillent les pistes et la frontière entre le bien et le mal. En développant tout un discours autour de l’appartenance à une communauté, en l’opposant à la notion de nature de l’être, il crée derrière ce qui ressemble à un film d’action pur et dur quelque chose de sensible. Et même quelque chose d’incroyablement émouvant parfois, qu’il s’agisse du climax époustouflant de beauté et tellement déchirant, ou encore des divers rapports au père, toujours complexes, qui se tissent avec d’un côté le couple Blade/Whistler et de l’autre Nomak/Damaskinos. Avec au milieu celle qui est à la fois la sœur ou l’âme sœur. Il faut tout de même en tenir une sacrée couche ou être d’un cynisme à toute épreuve pour ne pas y voir quelque chose de beau mais simplement quelque chose de bourrin et crétin.

Ceci dit, Blade II est également ce monument d’action à la narration exemplaire en première lecture. Guillermo del Toro est un incroyable storyteller, et cela se retrouve dans cet équilibre qui fait de Blade II un modèle de construction, mais c’est également un de ces rares maîtres de l’action. On trouve au moins quatre énormes scènes de combat dans ce film, et elles bénéficient toutes de la même application en terme de mise en scène, de découpage et de chorégraphie des combats. Des fights par ailleurs en grande partie réglés par Donnie Yen, qui incarne le taciturne Snowman. Qu’il s’agisse de la séquence de Prague, celle du repaire de Blade, toute la longue partie dans les égouts ou le final, Guillermo del Toro multiplie les tours de force, qu’il s’agisse de mise en scène pure ou d’idées scénographiques. Chaque scène est un modèle du genre, à peine amoindrie par l’utilisation de doubles numériques pas toujours au point à l’époque et parfois bien trop visibles. Avec un sens du spectacle, de la pose badass (Wesley Snipes assure comme jamais) et de la rythmique, Blade II et sa mosaïques d’univers graphiques très marqués, se réappropriant la mythologie vampirique et comic-book (les références picturales ou littéraires fusent dans tous les sens), se pose ainsi en œuvre composite à la fois limpide et complexe. Du vrai cinéma populaire où l’horreur la plus gore côtoie l’action hardcore et le romantisme, ponctué de moments de cinéma assez étourdissants (le club House of Pain et ses relents très Clive Barker, la renaissance par le bain de sang, la relecture du film de zombies avec les reapers dans les égouts, l’utilisation des codes du film de kung-fu…).

4.5

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