Aujourd’hui le second rôle préféré de Christopher Nolan, qui ne peut plus se passer de lui, Michael Caine a derrière lui une carrière assez formidable. Une carrière faite de pépites parfois méconnues, mais sur laquelle trône ce magnifique et essentiel La Loi du milieu, peut-être un des plus grands films de l’histoire du cinéma britannique dont la reconnaissance véritable fut assez tardive.
A la fin des années 60, Michael Caine est devenu une star grâce à trois rôles : celui d’un officier dans Zoulou, un espion dans puis un grand séducteur dans Alfie. Et déjà, dès le début des années 70, il cherche à briser une image peut-être trop lisse. Alors que le cinéma « social » a vu l’émergence de Ken Loach à la fin des années 60, amenant une forme de réalisme, Mike Hodges profite de cette approche pour son premier long métrage au cinéma, Get Carter, ou La Loi du milieu. Le réalisateur, issu de la télévision, va poser les bases de ce que sera le film de gangsters à l’anglaise. Un cinéma brut, sans concessions, violent et amoral, cousin pas si éloigné des polars qui verront le jour à peu près au même moment de l’autre côté de l’Atlantique grâce au Nouvel Hollywood. Et le tout en se faisant témoin d’une certaine réalité sociale, loin des gangsters bling bling et romantiques que peut véhiculer le cinéma américain.

Comme pour marquer très fort sa différence avec la figure du gangster classique, issue du film noir, ainsi que pour annoncer une scène de fuite en voiture assez mémorable, Mike Hodges fait lire à Jack Carter, dans les premières scènes du film, le célèbre « Adieu ma jolie » de Raymond Chandler. C’est également une façon pour lui d’annoncer le caractère plus que persévérant de son héros, qui ne lâchera rien, et ce jusque dans les derniers instants du film. La Loi du milieu, c’est un récit finalement assez simple dans sa trame principale, mais qui se pare d’innombrables ramifications qui viennent semer le trouble dans sa narration. Ainsi, la quête de Jack Carter, à priori une simple histoire d’un type pas très recommandable qui cherche à faire la lumière sur la mort de son frère, va peu à peu prendre des allures d’autopsie d’une ruralité britannique, via le prisme du milieu du banditisme, petit ou grand. Vont ainsi se croiser des adeptes des courses, des promoteurs, des propriétaires de machines à sous, des proxénètes et toutes sortes de vermines qui vont dépeindre un tableau assez peu reluisant du nord de l’Angleterre. Mike Hodges ne va jamais glorifier ses personnages et va les traiter avec énormément de recul, voire de froideur. Il va pourtant réussir à créer une évidente empathie envers le personnage de Jack Carter, qui devient peu à peu une sorte de symbole de la justice divine.
Plus qu’un simple homme de main rongé par le désir de faire la justice, puis de se venger, il finit par échapper à sa condition d’humain lambda, traité avec tout le réalisme nécessaire à sa présence dans un tel décor. Au fil des bobines et des diverses révélations qui ponctuent un récit se compliquant considérablement, sans pour autant paraître surchargé, Jack Carter devient donc une sorte d’ange exterminateur, dans un monde qui semble rongé par le mal, et ce de toutes parts. Ainsi, un simple soupçon sur l’assassinat de son frère, et non un simple accident de la route, vont le mener vers des découvertes macabres, mais surtout extrêmement malsaines, La Loi du milieu osant plonger sans retenue du côté de la pédophilie et de la prostitution enfantine. Les thèmes abordés sont durs, et Mike Hodges n’y va pas par quatre chemins. Toujours dans ce désir d’une approche naturaliste, il aborde tout frontalement, y compris la monstruosité. Et si La Loi du milieu fonctionne malgré cet aspect très dur et dénué de romantisme, comme s’il plongeait sa caméra dans la fange de l’Angleterre reculée, c’est qu’il n’oublie jamais que l’émotion reste le moteur d’un drame.

Il s’appuie pour cela sur une prestation stratosphérique de Michael Caine. Sa classe naturelle, son flegme et le côté taciturne du personnage fascinent immédiatement. Il en devient même assez inquiétant, tout en gardant une sorte de détachement qui le rend éminemment sympathique. Puis, au détour d’une scène cadrée sur son visage, lorsqu’il découvre un vidéo chez cette femme avec qui il vient d’avoir une relation sauvage, l’armure se brise. Il suffit d’un plan, coupé en deux naturellement par une cloison de cet appartement, pour illustrer la scission chez le personnage. Témoin de l’horreur, Jack Carter prend les armes et La Loi du milieu devient une sorte de revenge movie implacable. La haine et la détresse qui habitent tout à coup le regard de Michael Caine font qu’il est impossible de ne pas accepter ses actes les plus immoraux. Car il n’est plus simplement un homme, il a été brisé pour devenir le bras armé de la vengeance, un être capable de rendre la justice sans détours, dans un univers complètement corrompu. En parallèle, sa prise de conscience est celle de son destin, immuable. Mike Hodges en joue parfaitement à travers son découpage et sa narration qui font apparaître de façon presque subliminale celui qui viendra remettre les choses dans leur ordre naturel. L’effet de surprise est tel qu’il marquera durablement certains cinéastes, comme John Woo qui l’utilisera également pour The Killer.
La Loi du milieu est bourré de scènes chocs, d’exécutions froides, instinctives et efficaces. Le film refuse les motifs classiques du film de gangsters et se bâtit sa propre identité dans cette approche radicale. Non dénué d’humour malgré son ton plutôt crépusculaire, à l’image de ce final terrible dans un lieu représentant tout l’échec de la vieille industrie britannique, avec cette plage couverte de montagnes de charbon. Un lieu hautement symbolique, et dont l’exploitation en dit mille fois plus qu’un bête drame social sur les exploitations minières. C’est là toute la force de La Loi du milieu et de l’approche de Mike Hodges : jouer sur une symbolique forte pour illustrer une réalité bien contemporaine, tout en livrant un thriller redoutable, porté par la silhouette de cet ange noir portant les traits d’un Michael Caine habité. Et c’est ici un des modèles du nouveau cinéma de genre britannique, avec une identité forte, un propos cohérent, et une aisance remarquable à fouler toute notion de morale ridicule au cinéma, en plus de savoir créer des mythes et des icônes populaires.


