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Suneung – Critique

Festival du Film Coréen à Paris 2013 : section portrait

Après un premier film assez bancal et très personnel, la réalisatrice Shin Su-won frappe très fort avec son second long métrage, Suneung, qui repousse encore plus loin son obsession pour l’humiliation. Ancré dans un monde fait d’adolescents, où les adultes n’ont que des rôles soit ridicules soit inoffensifs, ce film dépeint avec désespoir les dérives des élites, sorte de variation en mode logiquement mineur de Salo ou les 120 journées de Sodome auquel il pourrait presque servir de prologue. Une belle surprise, malgré quelques fautes de rythme qui viennent légèrement troubler sa réussite.

Suneung est né d’un désir de se plonger profondément dans un monde où l’humiliation règne, celui de l’école. Le thème était déjà très présent dans le premier court métrage de Shin Su-won, Shave, mais également dans son premier long Passerby #3 à travers le personnage du fils subissant brimades et racket à répétition. Il n’est pas surprenant donc que pour son deuxième long métrage, autrement plus ambitieux, la réalisatrice y consacre la totalité de son film, elle qui fut témoin de la cruauté dont peuvent faire preuve les jeunes lors de son passé d’enseignante. Elle développe ici toute une intrigue située dans un lieu presque unique, un lycée de Séoul où est réunie l’élite des lycéens, dominée par un groupuscule de 10 personnes destiné aux plus hautes études supérieures. Parabole sur la dégénérescence des élites, s’appliquant autant au milieu scolaire qu’à n’importe quel autre monde contrôlé par une poignée de puissants tyranniques, Suneung marque une évolution assez époustouflante dans le cinéma de Shin Su-won qui prend tout à coup une ampleur considérable et impose immédiatement la réalisatrice comme une des auteures à suivre de très près tant elle apporte du sang neuf au thriller coréen, genre qui commence à tourner sérieusement en rond depuis quelques temps.

Les films contestataires en milieu scolaires ne sont pas légion en Corée du Sud mais semblent tout de même se multiplier depuis quelques années. Après Bleak Night et The King of PigsSuneung entretient donc l’héritage international des If…, School on Fire et autres Battle Royale, monuments qui abordaient la violence en milieu scolaire sans se voiler la face, quitte à en accentuer largement le trait pour provoquer un éveil de conscience. A ce propos vient s’ajouter un autre tout aussi troublant, hérité lui de Salo ou les 120 journées de Sodome, et concernant pour sa part les excès en tous genres d’une bourgeoisie prête à tout pour se divertir, y compris les actes les plus monstrueux. Suneung n’épargne rien ni personne, avec ses viols, ses tortures physiques et psychologiques, ses jeunes poussés au suicide et sa vision extrême du bizutage formant des monstres. La peinture au vitriol du milieu scolaire, à travers cette élite capable de corrompre le monde des adultes jusqu’aux enseignants, symboles d’une garantie morale ayant abdiqué face au pouvoir de l’argent. Le film est très noir, parfois brutal, prenant la forme d’un thriller à la ligne temporelle rompue de toutes parts. En résulte une sorte d’enquête menée par des flics incapables et majoritairement absents du récits, à la merci de jeunes ayant définitivement pris le pouvoir. Shin Su-won joue avec son montage et brise sa narration, multipliant les sauts temporels et flashbacks, sans doute un peu trop. En effet, les coups d’arrêt se font ressentir au niveau du rythme qui peine à s’envoler, l’ensemble étant tout de même extrêmement long. Notamment dans son dernier acte dans lequel se multiplient des explications pas toujours nécessaires, comme pour à tout prix combler chaque zone du scénario un peu trop opaque.

Pourtant, malgré ses faiblesses, Suneung fonctionne. Le film démontre non sans cruauté le pouvoir de manipulation des puissants sur les faibles, illustre brillamment l’obsession maladive qu’ils engendrent et leur magnétisme naturel. Le traitement aurait sans doute mérité un travail d’épure afin de garder un impact du début à la fin, mais le film bénéficie tout de même d’un scénario solide et tortueux, articulé autour de ce jeune garçon en plein parcours initiatique, passant du statut d’intrus à celui de bourreau justicier, après un apprentissage dans la douleur des mécanismes de cette société secrète. Shin Su-won impressionne ici par la maîtrise totale de sa mise en scène, complexe, basée sur une construction très élégante de ses plans ponctuée de fulgurances hystériques illustrant par l’image la monstruosité de ces êtres. Elle met également en lumière les injustices sociales liées à la réussite scolaire – le top 10 de la promotion ayant automatiquement accès aux meilleures universités – provoquant naturellement une compétition malsaine poussant les élèves à commettre l’irréparable pour s’assurer un avenir professionnel doré. Suneung est un film désespéré, tout en nuances de noir, dont le final, même s’il s’étire plus que de raison, provoque une réelle amertume face à la démonstration par l’absurde d’une réalité déformée. Un final presque crépusculaire, pour un film porté par le talent du jeune Lee David, qui marque assurément la naissance d’un véritable talent au sein de l’industrie cinématographique sud-coréenne. Si l’évolution de Shin Su-won entre son premier et son second film se reproduit entre le second et le troisième, elle risque de livrer quelque chose de très puissant.

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