Après des années à chercher à s’extraire du moule du cinéma horrifique dans lequel il s’est fait enfermer, quitte à s’essayer à des productions américaines risquées, Hideo Nakata, pape de la J-Horror, revient à ses premières amours. The Complex, projet original, est son premier véritable film de fantômes depuis 10 ans. Et comme pour ses précédents, il transcende le genre, le fait se déplacer sur un nouveau terrain et touche au drame sociétal comme personne.
Il y a chez Hideo Nakata un désir évident de revenir aux sources. Celles qui ont fait de lui un réalisateur considéré comme un maître de l’horreur. En deux films, Ring et Dark Water, il a posé les bases de ce qui deviendra un véritable mouvement : la J-Horror. Pourtant, à l’inverse de sa horde de suiveurs à quelques exceptions notables dont Kiyoshi Kurosawa, Hideo Nakata ne s’est jamais contenté de faire de l’épouvante pure. Derrière l’horreur, le réalisateur japonais n’a jamais rien fait d’autre que parler de la société dans laquelle il évolue tout en auscultant ce qui constitue le terreau des peurs primales : le drame. Le pitch de The Complex paraît à nouveau sans surprises, avec son appartement, son vieil homme qui meurt, son héroïne perturbée et son enfant bizarre. De ces éléments somme toute classiques, Nakata va broder un récit qui n’a rien de commun avec le tout venant de la production horrifique nippone. En effet, en ce qui concerne le pur film de fantômes, The Complex développe un propos inattendu et à peu près jamais vu, qui consiste à créer des manifestations surnaturelles qui vont manipuler leurs cibles en appuyant un élément essentiel et pourtant si souvent oublié. Il s’agit pour Hideo Nakata de traiter de la culpabilité, élément fondamental du processus de deuil qui se retrouve ici au centre du film, comme moteur de l’intrigue. Un élément associé au personnage d’Asuka qui va bénéficier d’un travail d’écriture assez colossal tant elle va évoluer du tout au tout d’un bout à l’autre du film.

Hideo Nakata est un habile conteur capable de bâtir des personnages solides et il le prouve une nouvelle fois avec ce film qui révèle son lot de surprises autour des personnages et leur évolution. Rien n’est figé, tout évolue, et les traumas se révèlent au fur et à mesure que se construit le récit jusqu’à devenir un tout autre film. Entre film de fantômes, film d’exorcisme, fable deus ex-machina et drame abordant le deuil, The Complex cherche sa voie en les empruntant toutes à la fois. Cela donne l’impression étrange d’un film-mosaïque d’un réalisateur qui se serait perdu avant que la cohérence absolue de toute son intrigue ne vienne s’imposer comme une évidence. Hideo Nakata pose son regard sur les fondations de la société japonaise depuis ses origines, à savoir la famille ou plus encore l’idée de structure familiale qu’il prend un malin plaisir à malmener. Chaque personnage réel du film est en quête. Une quête pour reconstruire cette structure détruite par un drame. La famille avant tout, même s’il s’agit d’un élément de pure substitution – ce qui est le cas ici, comme un pansement à une existence – et qui chez Nakata se traduit bien évidemment par des apparitions de fantômes, projections mentales non pas d’une peur mais d’un besoin vital. On assiste ainsi à un récit qui, par certains éléments, n’est pas sans rappeler ce que l’auteur avait déjà abordé sur Dark Water, et notamment l’abandon total à l’imaginaire, l’existence réelle se révélant tout bonnement invivable pour les personnages. Cela apporte un souffle fantastique qui transcende littéralement le drame pur et dur autour du deuil, thème chéri du cinéma japonais, et lui permet de multiplier les idées de mise en scène qui atteignent ici de véritables sommets.

On est en effet très loin des expérimentations un peu cheap de ses derniers films avec un soin tout particulier apporté à la forme de The Complex. Une sophistication et une élégance dans la mise en scène, qu’il s’agisse de ses mouvements de caméra ou de son découpage, qui trouvent toujours une justification dans la narration. Quand Hideo Nakata va avoir recours à de la vue subjective ou une caméra à l’épaule, quand il va insérer de légers travellings avant ou qu’il va déployer quelques trésors de montage, il n’y a rien de gratuit. Le réalisateur japonais n’a rien perdu de sa compréhension du langage cinématographique et de la puissance que celui-ci permet. Dans son dernier acte complètement baroque, délire de couleurs et fulgurances graphiques dont le seul bémol à émettre réside dans des effets numériques un peu ratés, il touche à une forme de lyrisme qu’on ne lui connaissait plus. C’est tout à coup un esprit malfaisant qui prend le contrôle du récit, mais également de la mise en image, pour aboutir sur des relents de tragédie shakespearienne bouleversants et dopés aux excès graphiques du giallo. Le jeu sur les couleurs et sur la lumière est d’ailleurs au centre du procédé visuel de Nakata qui ose les éclairages changeants ou les lumières ondulantes, parti-pris radicaux qui conviennent parfaitement à cette ambiance étrange qu’il construit dès le départ. Répétitions de situations bizarres, jeu sur la frustration et l’effet horrifique qui n’arrive jamais au moment attendu, sens de la pause et du rythme lancinant, autant d’éléments qui font de The Complex un film de fantômes pas comme les autres, qui semble bêtement reposer sur une révélation mais ne s’en sert que comme élément perturbateur. Soit un vrai film de Hideo Nakata, un drame puissant sur fond de fantastique, aussi maîtrisé dans sa narration et son sens du rythme que dans sa mise en scène. Tout sauf un film d’horreur lambda, car The Complex est avant tout bouleversant.


