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Souvenirs de Cinéma #40 : Fabien Mauro

Aujourd’hui c’est Fabien Mauro auteur de Kaiju, Envahisseurs & Apocalypse et Ishiro Honda : Humanisme monstre, co-créateur de la chaine YouTube Toku Scope consacré comme son nom l’indique au Tokusatsu, rédacteur pour le magazine Otomo et intervenant pour de nombreuses éditions DVD/Blu-ray notamment pour Carlotta, Extralucid Films et Le chat qui fume, qui revient sur la manière dont un célèbre chasseur extraterrestre lui permit d’expérimenter la fonction cathartique du cinéma durant son enfance. 

Le cinéma est une affaire de regards. J’ai toujours été effrayé par ces personnages qui vous fixent avec l’intention de fondre sur vous. Aussi loin que je me souvienne, je crois que j’ai toujours été entouré de héros et de monstres. Batman, les Tortues Ninja et Arnold Schwarzenegger faisaient partie de mon panthéon protecteur. Ils ont tous plus ou moins affronté des êtres incarnant une certaine altérité. Ils étaient d’ailleurs « autres » eux-mêmes. Mais ce cher Arnold s’est battu contre un être que j’ai longtemps refusé de regarder dans les yeux. Littéralement. 

Je devais avoir 8 ans. J’étais fils unique et je vivais à l’époque dans une sorte de lotissement où résidait la quasi-totalité de la famille de mon père. Mes grands-parents et mes oncles étaient donc mes voisins. Avec mes cousins, nous avions pour habitude de nous prêter nos jeux vidéo Nintendo et nos VHS. Les deux fils du frère ainé de mon père, que je nommerai ici G et Q pour respecter leur anonymat, avaient un imaginaire davantage porté sur les créatures. G était notre ainé de plusieurs années. Il était déjà entré dans l’adolescence. Quand j’allais chez eux, vers 1992-93, j’observais un poster d’Alien 3 120×160 accroché dans la chambre de Q, qui était mon cadet de presque an. Je n’arrivais pas à distinguer clairement la créature sur le poster. J’y distinguais une sorte de dauphin en position fœtale. En tout cas, cet embryon de reine xénomorphe ne m’apparaissait pas menaçant. Mes parents ayant déjà investi beaucoup dans les consoles Nintendo, je ne pouvais décemment pas leur demander une Sega. Mais dès que je me rendais chez mes cousins, je me ruais vers leur Mega Drive, notamment pour jouer aux fameuses versions 16 bits d’Alien 3 et de Predator 2. 

C’est par ce biais que je me suis familiarisé aux univers de ces deux franchises de la 20th Century Fox. Q m’a naturellement proposé de voir le film Predator 2 de Stephen Hopkins. Malgré le gore, les fusillades et le langage ordurier, le film passe bien. Je regardais déjà Terminator 2: Le jugement dernier en boucle, donc pas de problème. Et arrive la séquence où Danny Glover retire le casque de la créature. Un temps inanimé, l’alien se réveille et empoigne la gorge de Glover. Gros plan sur le faciès de la créature qui déclame « Putain d’enfoiré ». Et je ne sais pas ce qui se passe en moi. Je suis pétrifié de terreur par les yeux du Predator. Inexplicable. Je ne reverrai pas Predator 2 avant quelques années. Les années passent et mon culte pour Arnold Schwarzenegger augmente. En 1996, je découvre Commando et je tombe en transe en voyant Arnold se parer de sa tenue de bidasse et s’armer jusqu’aux dents pour aller libérer Alyssa Milano. Le Septième art a été inventé pour Commando. Mais je constate que je dois encore visionner une ultime VHS d’Arnold : Predator premier du nom. Arnold en était la star. Je ne pouvais pas me défiler. Pourtant, c’était impossible pour moi de me retrouver face à face avec le chasseur des étoiles. 

La même année, je décide quand même d’affronter son regard en lisant le comics Aliens vs Predator : une chasse à l’homme. Sur le papier, la pilule passe mieux. Les dessins de Chris Warner m’aident à lire dans l’âme du monstre. 1997 et un divorce de parents plus tard, je suis déterminé à affronter mes peurs. Et je décide d’honorer Arnold en lançant Predator. Au générique, je suis interpelé par le « Directed by John McTiernan ». A 12 ans, on commence à identifier certains cinéastes. De mon côté, je savais qui étaient Steven Spielberg, George Lucas, James Cameron, Robert Zemeckis et Tim Burton. Et je connaissais déjà bien John McTiernan, ayant vu ses Die Hard et Last Action Hero, films cultes au sein de la famille. Je lance le film. 

Je découvre une œuvre magique : l’arrivée d’Arnold et son commando en hélicoptère, le thème sauvage d’Alan Silvestri, la poignée de main mémorable entre Dutch et Dillon. Pour moi Carl Weathers, c’était Apollo Creed et j’étais ravi de le voir aux côtés d’Arnold. J’exulte devant la séquence d’attaque dans le camp des guérilleros. La vision thermique du Predator s’intensifie. Je redoute de le voir surgir. Les soldats testostéronés tombent les uns après les autres. La jeune Anna raconte l’histoire du « Diabolo cazador de hombres » qui sévit durant les canicules. Ce monologue m’aide à m’imprégner de la mythologie de la créature, qui continue de se tapir dans la végétation. Quelques scènes plus tard arrive mon moment préféré du métrage. Après avoir dévalé le long des cascades, Arnold profite d’un répit en se reposant sur une digue boueuse. Et là, splash ! Recouvert de boue, Dutch se cache sous un tronc et s’immobilise. Le Predator surgit du lac. Nous ne faisons qu’un avec le mâle-alpha qui observe la créature scannant silencieusement son environnement. J’avais vu cette scène à plusieurs reprises dans un documentaire et elle me fascinait. Dans le film, son impact se renforçait car nous découvrions l’adversaire, enfin visible, avec Arnold. Le design final conçu par Stan Winston était merveilleux. Plus tard, Arnold et le Predator débutent leur combat. Par reconnaissance et respect, le chasseur retire son casque. Et lorsque son visage est sur le point d’être révélé…. je presse « STOP » sur le magnétoscope. Je suis sur le point de vaincre ma peur infantile pour affronter mon ennemi, suivant l’exemple de Dutch. Mais impossible pour moi d’aller plus loin. La frustration est d’autant plus énorme qu’il reste moins de 10 minutes de métrage. 

À ce stade, je suis totalement conquis par Predator, même si je dois prendre sur moi pour le terminer. Finalement, un jour de grand soleil, je revois le film et le laisse défiler le film pour affronter le regard de celui qui « n’a pas une gueule de porte-bonheur ». Ma frayeur est dissipée, mais je reste humble face à cette créature sauvage et majestueuse qui brutalise Arnold avant de déclarer forfait face au « chêne autrichien ». Repose en paix, chère VHS malmenée. Depuis, je ne compte plus les fois où j’ai revu Predator. Dès que le film ressort au cinéma, j’y retourne irrésistiblement pour m’abandonner dans cette jungle hostile et phosphorescente mise en image par le grand McTiernan. Pourtant, je suis toujours un peu mal à l’aise face aux regards enragés des êtres de fiction : Christopher Lee en Dracula, un plan furtif de Benedict Cumberbatch en Doctor Strange zombie dans le dernier Sam Raimi. Cela me rappelle que le cinéma nous incite à affronter nos angoisses en regardant l’autre… bien dans les yeux. 

Fabien Mauro

Propos recueillis par Yoan Orszulik. Vous pouvez retrouver Fabien Mauro sur le livre Ishiro Honda: Humanisme Monstre, l’édition DVD/Blu-ray de la trilogie Musashi, la chaine YouTube Toku Scope, la revue Otomo ainsi que sur Facebook, Twitter, et Instagram.

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