Close

Login

Close

Register

Close

Lost Password

Informations sur l'oeuvre :

Nope – Critique

Actuellement en salles Nope marque le retour en grande forme de Jordan Peele, après des productions qui avait divisé public et critique, mais aussi celui d’un cinéma porté par une vraie dévotion envers l’imaginaire sur grand écran. Une proposition particulièrement réjouissante, qui malgré quelques défauts, en fait le meilleur film de son auteur. Explications. 

Novembre 2020, alors que la pandémie de COVID-19 à déjà entrainé un changement de paradigme à Hollywood, Jordan Peele annonce la mise en chantier de son nouveau projet, dont il assure l’écriture et la réalisation, ainsi que la production en compagnie de ses associés de Monkeypaw Productions : Ian Cooper et David Torres. Les collaborateurs récurrents du cinéaste, le compositeur Michael Abels, la chef décoratrice Ruth De Jong et le monteur Nicholas Monsour, répondent de nouveau présents. Tandis que le chef opérateur Hoyte Van Hoytema, ancien collaborateur de Tomas Alfredson devenu depuis quelques années le directeur photo attitré de Christopher Nolan, rejoint l’équipe avec le responsable des effets visuels Guillaume Rocheron, oscarisé pour son travail sur L’odyssée de Pi, et les compagnies MPC, Future Associate et Shaw FX. Côté casting le réalisateur retrouve Daniel Kaluuya qu’il avait dirigé dans Get Out, tandis que Keke Palmer, Brandon Perea, Steven Yeun, Michael Wincott et Keith David complètent la distribution aux côtés de Terry Notary (Avatar, la nouvelle trilogie de La Planète des singes, The Square) qui vient apporter son expérience en performance capture pour le singe Oleg. Le tournage a lieu à Agua Dulce dans le comté de Los Angeles pour un budget de 68 millions de dollars en vue d’une sortie en salles prévue à l’été 2022. Suite au décès de leur père, le dresseur de chevaux Otis Haywood Sr (Keith David), survenu dans des circonstances mystérieuses un après midi dans leur ranch, ses enfants OJ (Daniel Kaluuya) et Emerald (Keke Palmer) tentent tant bien que mal de préserver l’entreprise familiale de leur père, tandis que de mystérieux phénomènes dans le ciel, apparaissent aux abords de leur ferme. À première vue le pitch de Nope n’est pas sans rappeler celui de Signes de M. Night Shyamalan, où l’apparition de phénomènes mystérieux aux abords d’une propriété campagnarde allait de pair avec des protagonistes ayant vécu une tragédie familiale. De manière générale, Nope s’inscrit pleinement dans l’héritage du défunt projet Night Skies initié à la fin des années 70 par Steven Spielberg et le scénariste John Sayles. Cependant Jordan Peele va trouver sa singularité à travers une approche anachronique qui tranche radicalement avec le tout venant de la production Hollywoodienne actuelle. Dans un premier temps en prenant le temps de soigner la dramaturgie et ses personnages, de construire de vrais arcs narratifs où l’enjeu fantastique va obliger OJ et Emerald à sortir de leurs zones de confort pour surmonter leur tragédie familiale, où leurs actions, et non des paraphrases, font avancer leurs relations et le récit. Mais également où la menace fantastique n’est pas juste une simple allégorie mais bien une force évocatrice tangible qui amène le spectateur à entrevoir un champ des possibles qui va l’amener intuitivement à son tour, à sortir de son confort rationnel pour se laisser submerger par l’angoisse et l’émerveillement qui en découlent. Une démarche salutaire et particulièrement revigorante qui trouve son appui à travers les fusils de tchekhov que distille Jordan Peele et qui fonctionnent en deux temps. Premièrement à travers un bombardement de set-up : le parc Jupiter’s Claim, le réalisateur Antlers Holst, les ballons flottants, les repères topographiques de la ferme… qui donneront lieu à un enchainement de pay-off marquants durant le derniers tiers du métrage conférant au climax une véritable apothéose narrative et thématique, en même temps qu’une exaltation chez le spectateur qui va de pair avec celle des protagonistes. 

Un sentiment rendu également possible à travers l’humour qui parsème Nope et qui doit énormément au passé de Jordan Peele, notamment ses sketchs avec son comparse Keegan-Michael Key. Un humour qui s’inscrit organiquement dans les relations dysfonctionnelles entre les personnages, et qui contribue beaucoup à l’attachement que l’on éprouve pour ces derniers, notamment Emerald, brillamment interprétée par Keke Palmer, qui finira par devenir une héroïne bad ass. Une approche qui permet encore au réalisateur de prendre ses distances avec l’humour désacralisateur à l’oeuvre chez la concurrence, tout en conférant à Nope un vrai sens du fun dont sont dépourvus la majorité des blockbusters actuels. Cependant si l’attention portée à tous ses éléments témoigne d’une vrai déférence de Jordan Peele à l’égard de la dramaturgie, ces derniers n’en demeurent pas moins victime d’une exécution maladroite durant le 1er tiers du récit. La gestion des fusils de tchekovs s’avère inégale et bien que le récit se focalise sur le parcours des Haywood, le cinéaste rajoute une sous intrigue sur le massacre dont fut témoin Ricky ‘Jupe’ Park (Steven Yeun) étant enfant. Une sous intrigue qui, en plus d’alourdir l’intrigue, se finit en queue de poisson, y compris sur le plan symbolique. Sans cette dernière Nope aurait été un vrai modèle d’efficacité narrative. À cela vient s’ajouter un agencement séquentiel, dû à cette sous intrigue, qui rend le 1er tiers du récit par moments bancal. Mais ironiquement c’est également ses faiblesses narratives qui font ressortir les talents de mise en scène de Jordan Peele. Le carnage dont est témoin le jeune Ricky Park est l’occasion pour le réalisateur d’adopter entièrement son point de vue, proposant un pur moment d’angoisse et de malaise, qui déconnecté des enjeux du récit fonctionne très bien. De même que la découverte progressive de la menace qui pèse sur les Haywood permet de conserver aisément l’attention du public, malgré les problèmes séquentiels. Ayant démontré une certaine faculté à susciter un sentiment d’inquiétante étrangeté dans Get Out, Jordan Peele profite de ce nouvel essai pour parfaire cette approche héritée de son maitre à penser Rod Serling, le créateur de la mythique série La Quatrième dimension qu’il tenta de relancer sans succès, en faisant des nuages un élément naturel au pouvoir d’évocation immédiat, l’élément angoissant de son film, à travers une approche de la mise en scène héritée de Steven Spielberg. Si sur le papier la démarche est assez similaire à Jeff Nichols sur Take Shelter, l’approche de Jordan Peele diffère radicalement de celle naturaliste, à l’oeuvre chez Nichols. Le réalisateur de Us assume totalement son approche évocatrice de la mise en scène, en se réappropriont ingénieusement des figures stylistiques des Dents de la mer, de Rencontres du troisième type et du mal aimé La Guerre des mondes. Si l’ensemble n’atteint bien évidemment jamais les cimes du cinéaste de La liste de Schindler, Jordan Peele ne se rabaisse jamais au niveau du pastiche vide de sens à l’oeuvre chez J.J. Abrams ou Roland Emmerich, et parvient à créer de véritables moments de terreur qui restent gravés en mémoire, comme la pluie de sang où la destinée qui des victimes de l’Ovni. La démarche de Peele à l’égard de Spielberg n’est pas si éloignée de celle qu’emprunta jadis François Truffaut vis à vis d’Alfred Hitchcock sur La mariée était en noir, au point que Nope apparait comme le film d’un bon élève au sens le plus noble du terme. Une démarche d’humble artisan qui permet au réalisateur de Get Out de prendre du galon au niveau de la narration visuelle, là où ses précédents travaux reposaient avant tout sur l’écriture et des instantanés visuels au sein de l’intrigue. Loin de se limiter à Spielberg, Peele profite de son nouveau long métrage pour citer ingénieusement d’autres cinéastes marquants. Si le chapitrage du récit renvoie au cinéma de Lars Von Trier, le réalisateur profite d’une scène pour citer Kaïro de Kiyoshi Kurosawa en jouant sur le contraste entre l’arrière plan flou où se déplace une forme indistincte et la netteté de l’écran que tiens OJ. Une approche décomplexée qui témoigne de l’amour que porte le cinéaste au cinéma fantastique sous toutes ses formes et qui assume totalement les codes du cinéma d’exploitation y compris dans le choix des second rôles et le bagage cinématographique qu’ils véhiculent auprès des spectateurs. Bien qu’étant réduit à quelques apparitions, le plaisir de retrouver l’excellent Keith David, connu notamment pour ses prestations chez John Carpenter (dont Peele a de nouveau rappelé l’importance récemment) est présent. De même que Michael Wincott, l’antagoniste de The Crow et de nombreux films des années 90, qui s’amuse à jouer un réalisateur qui se transforme en ersatz de Quint dans Les dents de la mer.

Cependant c’est bien le traitement de la menace fantastique qui témoigne de la profonde déférence de Peele envers le genre. Parvenant à insuffler une sensation physique inédite à l’écran à la figure, pourtant surexploitée, de l’OVNI, tout en dévoilant progressivement sa forme monstrueuse afin de créer une véritable icône. Par ailleurs, le cadre du récit est l’occasion pour Van Hoytema de quitter les environnements froids de Christopher Nolan pour livrer un vibrant hommage au Western, conférant à Nope une vraie beauté plastique qui retrouve le lustre des productions d’autrefois et de ses images les plus iconiques. De part son traitement généreux, Nope s’avère être le digne héritier de ces productions atypiques des années 80 – 90, qui assumaient totalement leur approche de « Série B luxueuse » utilisant à bon escient les moyens relativement importants octroyés par les majors qui les finançaient, sans négliger une certaine exigence artistique: Le Blob, Tremors, Visiteurs extraterrestres, Event Horizon, Un cri dans l’océan… . Cependant c’est bien ce jeu entre passé cinématographique et présent qui permet au réalisateur de livrer le coeur émotionnel de son récit. À l’instar de ses productions Lovecraft Country et Candyman, Peele aborde de nouveau la place des communautés afro américaines dans l’histoire de l’art, mais cette fois-ci via un prisme intimiste qui va lui permettre de tirer son épingle de jeu. Le fait de centrer le récit sur une famille cherchant à redorer l’honneur d’un de ses ancêtres qui fut le cavalier présent sur le « Plate 626 » d’Eadweard Muybridge à l’origine du cinéma, joue à la fois sur la volonté de rappeler l’importance de la communauté noire dans la création cinématographique, mais aussi celles des oubliés du 7ème art. À savoir les artisans de l’ombre derrière la réussite d’un film : cascadeurs, figurants, entraineurs de chevaux, cameramen, transporteurs… . Des éléments qui permettent au cinéaste de gagner sur les deux tableaux, et de livrer une oeuvre dont l’intime tutoie des thématiques aux résonances universelles, ayant trait à la dignité et à l’aspect fédérateur du cinéma. Du propre aveu de Jordan Peele, Nope est né de la volonté de créer un film qui donne envie aux gens de se déplacer en salles à l’heure où la Covid-19 a redéfini les cartes de l’industrie. En cela la dernière demi-heure exaltante qui voit un groupe d’origines socio culturelles diverses faire front commun afin de « capturer » la menace en usant de différents types de caméras, illustre la nécessité de renouer avec une approche artisanale et collective afin que le cinéma redevienne l’art populaire et fédérateur qu’il a été. Le tout trouvant son appui sur un syncrétisme décomplexé où se chevauchent le Western, La nuit américaine, Les dents de la mer et la japanimation. Non content de citer Akira, Peele en profite pour introduire l’imagerie d’une des oeuvres les plus fondamentales de la pop culture, avec un sens du gigantisme qui finit de mettre le spectateur sur les rotules, tandis que le plan final iconique appuie le propos humaniste de l’oeuvre. Autant d’éléments qui font de Nope une humble réussite et le meilleur film de son cinéaste. 

Si tu aimes, partage !

En résumé

En dépit de quelques défauts, Nope s’impose à ce jour comme le meilleur film de Jordan Peele. Une oeuvre particulièrement attachante dans sa volonté de livrer un pur spectacle du samedi soir, dont le cinéaste rappelle ici l’importance fédératrice, à travers une approche décomplexée et généreuse. Un vrai amour de Série B.
7
10

Partagez cet article

Auteur

A lire également

Dernières news