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Memories of Murder – Critique

Depuis l’immense Seven de David Fincher en 1995, le thriller a été formaté sur ce modèle pour ne produire qu’une infinité d’ersatz sans grande saveur. Il a fallu attendre près de dix ans pour que le genre bénéficie d’un électrochoc colossal, non pas en provenance des États-Unis cette fois mais du pays du matin calme. Avec Memories of Murder, son deuxième film seulement, Bong Joon-ho dynamitait les conventions du thriller autant par sa mise en scène que par sa structure qui redéfinissait profondément la façon de raconter une enquête policière. Le résultat est tellement fou qu’il influencera très largement celui qui, dix ans plus tôt, créait un modèle : David Fincher et son magnifique Zodiac.

Si Bong Joon-ho est un auteur si fascinant, c’est qu’en plus d’être un metteur en scène hors pair, il est sans doute un des plus habiles au monde pour mélanger les genres, prendre le spectateur à revers ou pratiquer l’entrisme. C’était déjà le cas dans l’étonnant mais imparfait Barking Dog, mais cela explose littéralement dans Memories of Murder. En partant d’un fait divers sordide, l’enquête à la poursuite du premier serial killer officiel de Corée, il redéfinit les codes du genre pour mieux leur faire côtoyer d’autres espaces d’expression. Ainsi, la structure meurtre(s)-enquête-révélation est ici abandonnée au profit de quelque chose de nouveau, avec un jeu pervers sur la frustration et l’absurde. Frustration car les éléments habituels de l’enquête policière sont ici repensés, jusqu’à ne plus s’inscrire du tout dans le schéma que nous sert Hollywood depuis une dizaine d’années. Absurde car même si Memories of Murder n’a rien d’une comédie, le film s’avère extrêmement drôle, et ce malgré le fait qu’il traite d’un sujet aussi ignoble que le viol et le meurtre de jeunes filles. Le génie de Bong Joon-ho est en partie à ce niveau : réussir à tout faire passer au spectateur avec naturel, pour le pousser ensuite à analyser ses propres réactions instinctives. Et c’est à travers cette replongée dans l’expérience cinématographique vécue que le film dévoile finalement son cœur. Il s’agit d’un enquête mais avant tout d’un portrait au vitriol, non seulement de la police coréenne, mais de tout un pays.

Memories of Murder

Concernant la police, il ne cache rien de son incompétence. La cible évidente est la police des petites villes dans les années 80, avec des agents aux méthodes peu orthodoxes et d’un autre temps, responsables de violences inacceptables et dont la principale qualité était de savoir maquiller leurs dérapages. Et déjà il s’éloigne du traitement habituel du thriller, en choisissant deux flics qui entrent dans le motif classique du good cop/bad cop mais s’en éloignent immédiatement par leur bêtise. Très vite, Bong Joon-ho tourne en ridicule le fameux « instinct policier » véhiculé par le cinéma américain, à travers le personnage incarné par Song Kang-ho, et ce jusqu’au final extrêmement émouvant pour mettre en lumière le pathétique de la situation. Le cinéma américain est d’ailleurs largement utilisé par le réalisateur, mais plus encore, c’est l’Amérique toute entière dont l’ombre plane sans arrêt. Cela sera également le cas dans The Host, et la raison est toute simple. Bong Joon-ho est un des seuls réalisateurs coréens, bénéficiant d’une large exposition publique, à pointer du doigt la servitude de la Corée du Sud par rapport au géant qui aura permis le fameux miracle économique. Dans Memories of Murder, les flics abreuvés de films et séries policières, fantasment sur les méthodes d’investigation véhiculées par ces médias et s’imaginent ainsi en superflics. A tel point que l’arrivée d’un enquêteur de Séoul, visiblement formé aux véritables méthodes du FBI, remet en cause leurs fantasmes jusqu’à ce qu’ils le refusent en bloc. Cette étude est passionnante car elle met en lumière la séduction qu’opère toujours le clinquant de l’oncle Sam sur ses vassaux via la pop culture, et le réalisateur pousse cela jusqu’au tragique lors de la double scène de l’analyse ADN. Cette arme « ultime », inutilisable en Corée où la technologie n’était alors pas disponible, vient tout remettre en cause lors du final qui fait suite à un ultime appel à l’aide : l’envoi des échantillons ADN directement aux USA pour obtenir une preuve tangible, scientifiquement irréfutable. Le film ne met donc pas seulement en lumière l’incompétence des autorités locales largement dépassées par les évènements, mais également cette nécessité de faire appel au tuteur pour espérer s’en sortir. Comme si la Corée du Sud était ce grand enfant incapable de s’assumer tout seul.

Memories of Murder

La démonstration est passionnante car elle est le fruit d’une écriture d’une finesse assez remarquable. Bong Joon-ho soigne autant son récit que ses personnages qu’il ne va cesser de faire évoluer afin de créer l’émotion. La richesse de la chose est telle qu’il multiplie les petits détails à priori sans importance, mais qui apportent toujours une strate supplémentaire au portrait d’une Corée aux pieds d’argile. Les violences policières, les enquêtes expédiées en obtenant des aveux par la torture, les reconstitutions qui ne servent pas l’enquête mais sont des mises en scène pour faire les gros titres des quotidiens, la consommation excessive d’alcool, la misère sociale bien camouflée, les failles du système de santé, la peur du frère nord-coréen… la liste est longue est n’effraie pas l’auteur qui, sous couvert d’un thriller pur et dur, à l’efficacité inégalée, tacle en permanence une société qui marche sur la tête. Memories of Murder est à ce titre une sorte d’équivalent des films américains des années 70 qui, par le biais du cinéma de genre, en disaient plus sur leur pays que des films au propos ouvertement social et politique. L’enquête en elle-même est passionnante dans son évolution qui joue avec des motifs classiques pour mêler méthode précise d’investigation et dérives surréalistes telles que la magie noire. Le tout ponctué de séquences assez incroyables, qu’il s’agisse de l’impressionnant plan séquence lors de la découverte d’un des premiers cadavres, de la course poursuite interminable, du final sous une pluie battante ou des attaques du prédateur. L’une d’elle est une vitrine de l’extraordinaire travail sur le cadre effectué par Bong Joon-ho, avec cette silhouette qui apparait tout à coup en arrière-plan très lointain, provoquant l’effroi sans le moindre artifice sonore. Il excelle également dans les ruptures de ton, osant un humour noir inattendu, des montées de violence soudaines ou des chocs graphiques vraiment brutaux. Par l’élégance de sa mise en scène, la gestion parfaite du rythme de sa narration, la construction de ses personnages jamais figés (voir l’évolution de l’inspecteur de Séoul incarné par Kim Sang-kyeong, bouleversant dans le final), ses moments où le temps semble s’arrêter, la richesse de son propos qui dépasse largement le cadre du thriller et son ampleur dramatique, Memories of Murder est un petit monument dont le seul équivalent sera le Zodiac de David Fincher.

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