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La Lettre inachevée – Critique

À l’occasion de sa ressortie en salles et Blu-ray par Potemkine Films, retour sur La lettre inachevée de Mikhaïl Kalatozov (Soy Cuba). Tourné après le triomphe de Quand passent les cigognes, ce survival s’inscrit comme une oeuvre atypique à plus d’un titre dont la puissance d’évocation demeure intacte plus de 62 ans après sa 1ère sortie en salles. 

Tout commence par l’interêt que portent Mikhaïl Kalatozov et son chef opérateur Sergey Urusevskiy à La lettre inachevée de Valeri Ossipov. Une nouvelle inscrite dans le genre de la prose documentaire, ayant pour but la glorification des scientifiques soviétiques, notamment les géologues. Le duo obtient l’accord d’Ossipov, qui sera également co scénariste du film aux côtés de Viktor Rozov, déjà à l’oeuvre sur Quand passent les cigognes, et Grigori Koltounov (Le quarante et unième). Kalatozov s’entoure du chef décorateur David Vinitski, qui travaillera des années plus tard sur Le Rock du Méchant Loup, du monteur N. Anikina (Leurs premières amours) et du compositeur Nikolaï Krioukov, connu pour son travail sur Le cuirassé Potemkine. Côté casting Kalatozov retrouve Tatyana Samoylova, l’héroïne de Quand passent les cigognes, tandis qu’Innokentiy Smoktunovskiy, Vasiliy Livanov et Evgeniy Urbanskiy complètent la distribution. Le tournage dans la Taïga, notamment sur le fleuve Ienisseï de Sibérie, durera plus d’un an afin de capter les différentes saisons et sera l’occasion pour le réalisateur et son chef opérateur de déplacer le décor naturel et d’avoir recours à une imposante machinerie pour simuler un ouragan. Par ailleurs Vasiliy Livanov attrapera un rhume suite à un fort vent et un gel à -40°C, qui lui vaudront de garder un timbre rauque. Bien que le film soit en compétition au Festival de Cannes de 1960, les représentants soviétiques le retirent juste avant sa projection du 17 mai afin de laisser le temps à Kalatozov de retourner quelques séquences en vue de l’avant première en URSS. À l’instar de la nouvelle dont il est issu, La lettre inachevée se focalise sur le parcours de quatre géologues partis à la recherche de diamants en Sibérie pour le compte de l’industrie soviétique. Après avoir découvert la précieux minerai l’équipe, alors en manque de vivres, envisage de retourner vers la civilisation à l’approche de l’automne, mais l’arrivée surprise d’un incendie va pousser les quatre protagonistes à se frayer un chemin parmi les éléments déchainés.

À l’instar du long-métrage l’ayant rendu célèbre deux ans plus tôt, Kalatozov va appliquer une approche expérimentale similaire à son nouveau film. Ayant insisté pour s’éloigner de la prose documentaire dans laquelle s’inscrivait la nouvelle d’origine, Mikhaïl Kalatozov va par extension s’éloigner d’une retranscription documentariste et naturaliste. Bien que le 1er acte se focalise sur le quotidien de l’équipe, le cinéaste s’emploie à traiter l’ensemble sous un jour personnel. Le fil conducteur du récit, la lettre que Konstantin Sabinin (Innokentiy Smoktunovskiy) écrit à sa compagne Vera, apporte d’entrée de jeu un angle introspectif et romanesque à l’ensemble, un peu à la manière de ce que l’on retrouvera bien des décennies plus tard dans Le territoire des loups de Joe Carnahan avec lequel de nombreuses correspondances peuvent être établies. Cette donnée jouant sur la notion de retour vers l’être aimé, est l’occasion pour le cinéaste de conférer à son film une dimension romantique et sentimentale que l’on retrouve également chez le couple formé par Tania et Andreï, présenté comme insouciants et profondément attachés l’un à l’autre. Une fibre mélodramatique, parfaitement assumée, qui permet d’aller plus loin que le simple tract de propagande soviétique. Le film répond au cahier des charges propre au régime dans lequel il a été confectionné. La confrontation entre Andrei et Sergueï montre le dilemme entre réflection et sentiment, l’utilisation de la contre plongée pour iconiser l’équipe lorsqu’elle creuse pour déterrer des diamants à la manière d’ouvriers dans des champs, etc. Le traitement opéré par le cinéaste et son équipe dépasse largement le cadre pré établi pour se concentrer sur des enjeux aux résonances universelles. La lettre inachevée s’inscrit de plein pied dans le genre hautement cinégénique du survival. L’incendie prenant par surprise l’équipe de géologues étant propice à un pur récit de survie en milieu hostile, dans le respect des codes du genre établis par Les Chasses du comte Zaroff, le film matriciel d’Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, sorti en 1932. Cependant Kalatozov va prendre ses distances avec la fable Sadienne à l’oeuvre dans le film américain pour faire de la nature le seul ennemi du quatuor, faisant de cette dernière un personnage à part entière. La traversée du groupe est l’occasion d’un récit allant droit à l’essentiel où les querelles sont rapidement mises de côté afin de mettre avant un collectif se serrant les coudes pour survivre dans un environnement rythmé par les intempéries permanentes. Chaque déluge qu’affronte nos protagonistes : Incendie, ouragan, froid glacial… est propice à un véritable chaos similaire à celui de la guerre à l’oeuvre dans Quand passent les cigognes. Une sensation de chaos permanent accentuée par une utilisation de la pyrotechnie laissant bouche bée, qui va de pair avec l’aspect baroque, quasi fantastique, de la forêt. Cette dernière prenant l’allure d’un environnement préhistorique voire d’une planète extraterrestre, d’où les personnages ne peuvent s’échapper car totalement écrasés par le gigantisme du cadre dépeint.

Une démarche que reprendra à son compte, sous un jour beaucoup plus contemplatif, Andreï Tarkovski, mais qui préfigure également celle du britannique Nicolas Roeg sur La Randonnée, et de l’américain John McTiernan sur Predator. À l’instar du futur réalisateur américain, Kalatozov va pousser la logique animiste de son récit jusqu’au bout, en conduisant son protagoniste principal à fusionner avec son environnement, en l’occurence un radeau de glace, afin d’espérer survivre dans le dernier acte du récit. De même que l’aspect épuré de certaines scènes jouant sur la ligne d’horizon et les silhouettes des personnages, tel qu’on la retrouvera chez Nicolas Roeg, a pour but d’appuyer sensitivement et non intellectuellement, la dimension métaphysique du cadre. Un exploit rendu possible grâce au travail du chef opérateur Sergey Urusevskiy. Ce dernier, avec l’appui de Kalatozov, va poursuivre le concept qu’il qualifiait de caméra émotionnelle entrepris sur Quand passent les cigognes. Dans la lignée de grands noms du muet comme Abel Gance, F.W. Murnau, Sergueï Eisenstein ou Dziga Vertov, la démarche du duo Kalatozov-Urusevskiy a pour but de renouer avec la liberté de mouvement du cinéma des origines. Le film multiplie les angles et mouvements de caméra plus spectaculaires les uns que les autres, doublés d’une utilisation importante du grand angle, qui n’est pas sans rappeler les futures expérimentations du chef opérateur Emmanuel Lubezki avec Alejandro González Iñárritu sur The Revenant, auquel on pense fortement, mais aussi avec Alfonso Cuarón sur Les fils de l’homme. De véritables prouesses techniques allant de pair avec la volonté d’extrapoler par l’image les sentiments des personnages via les débulés et les transitions baroques qui évoquent dans certaines scènes le futur style hyperbolique de Sam Raimi. Que ce soit lors de l’affrontement entre Andrei et Sergueï, ou lorsque Tania crie la perte de son amour sous l’orage et la pluie battante. Une approche purement émotionnelle du langage cinématographique. La prestation des interprètes et l’impressionnante partition de Nikolai Kryukov accentuant le lyrisme de l’ensemble. Le tout aboutissant à une oeuvre dont le formalisme est l’un des plus terrassants qui soit et dont les images restent longtemps gravées dans la mémoire. Une réussite majeure due à la limpidité exemplaire de son script reposant sur une construction cyclique, une équipe impliquée aussi bien devant que derrière la caméra, et une mise en scène dont le spectaculaire est avant tout motivée par le besoin de transmettre à ses spectateurs l’émotion dans ce qu’elle a du plus directe et au final de plus humaine. Malgré les reproches que lui fit le Mosfilm Arts Council deux ans plus tard sur le fait d’avoir privilégié la forme sur le fond, Kalatozov et Sergey Urusevskiy enchainèrent un autre long métrage important : Soy Cuba. En 1995, La lettre inachevée eut droit à un nouveau coup de projecteur par l’entremise de Francis Ford Coppola qui finança la restauration du film pour le diffuser aux États-Unis, tandis que le réalisateur Rian Johnson avouera que  La lettre inachevée fut l’une des influences majeures de Star Wars épisode VIII : Les derniers Jedi. Un héritage atypique à l’image de ce long métrage iconoclaste.

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En résumé

Plus de 62 ans après sa sortie en salles, La lettre inachevée reste un véritable chef d’oeuvre d’une incroyable modernité. Une réussie exceptionnelle qui incarne à elle toute seule toute la puissance du 7ème art, celle d’un art ayant pour but la création d’émotions à travers un langage visuel qui lui est propre est dont Mikhaïl Kalatozov et Sergey Urusevskiy comptaient parmi les plus brillants représentants.
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