Japonismes 2018 : rencontre avec Ineko Arima

Prestigieuse invitée de la rétrospective « 100 ans de cinéma japonais » proposée dans le cadre de Japonismes 2018, l’actrice Ineko Arima présentera « Crépuscule à Tokyo » de Yasujirô Ozu à la Maison de la Culture du Japon le samedi 8 décembre à 14h. En prélude à cet événement, la légendaire comédienne nous fait l’honneur de revenir sur une carrière magistrale ponctuée de collaborations avec de nombreux maîtres : Masaki Kobayashi, Tomu Uchida et Tadashi Imai.

Vous avez tourné votre premier film, Takarazuka Fujin, en 1951. Quel souvenir en gardez-vous ? Comment s’est déroulée votre collaboration avec le réalisateur Motoyoshi Oda ?

Je venais d’intégrer la Revue Takarazuka, une compagnie de théâtre exclusivement composée de femmes non mariées. On m’a offert un petit rôle dans ce film. A l’époque, toutes les stars de cette revue figuraient dans ce film. Le tournage s’est passé tellement vite que je n’ai plus vraiment de souvenir de ma collaboration avec Oda-san.

Vous avez tourné dans deux classiques signés Yasujirô Ozu (1903-1963), Crépuscule à Tokyo (1957) et Fleurs d’Équinoxe (1958). Parlez-nous de votre travail avec Ozu-san ainsi que de votre collaboration avec les comédiennes Setsuko Hara, Isuzu Yamada (Crépuscule à Tokyo) et Kinuyo Tanaka (Fleurs d’Équinoxe) ?

La première fois que je me suis rendue sur un plateau de tournage de Ozu-san, j’ai été frappée par le silence qui y régnait. On se croyait dans un Dojo zen ou une salle de méditation. A l’époque, il y avait une véritable effervescence sur les plateaux de cinéma. Il était impossible de s’entendre tellement c’était bruyant et agité. Mais sur les tournages d’Ozu-san, on entendait uniquement sa voix. Tout le reste n’était que silence. Dans Fleurs d’Équinoxe, Kinuyo Tanaka et Shin Saburi jouent mes parents. Leur duo était fabuleux. Leurs interactions étaient extraordinaires. Tanaka-san y joue une femme au foyer traditionnelle. Je me souviens d’une séquence où elle écoute du shamisen et des chants de théâtre kabuki à la radio. Quand Shin Saburi rentre dans la pièce, il éteint subitement la radio, puis Tanaka-san la rallume. Il y avait une véritable interaction comique entre eux. Ça m’a beaucoup marquée. J’ai également joué avec Tanaka-san dans Naniwa no koi no monogatari (Tomu Uchida, 1959) où elle joue la directrice de l’agence de coursiers. Elle m’avait véritablement impressionnée. J’aimais beaucoup Setsuko Hara, je la trouvais très belle. C’était une grande star. Durant le tournage, je n’osais pas lui parler. Je me permettais de lui adresser les salutations de politesse mais je n’ai pas eu vraiment l’occasion de discuter avec elle. Mais je suis déçue qu’elle n’apparaisse pas davantage à l’écran dans Crépuscule à Tokyo. Je pense que ses apparitions dans ce film sont trop rares.

A partir des années 50, le cinéma japonais s’est mis à proposer des personnages féminins complexes en phase avec leurs souhaits et leurs ambitions. Est-ce que les héroïnes que vous incarniez chez Ozu reflétaient vos propres aspirations en tant que jeune femme japonaise ?

Je trouvais que les personnages féminins des films japonais manquaient de personnalité. Et ce n’était pas le cas dans les productions occidentales. A mes débuts, et ce jusqu’à Crépuscule à Tokyo, je trouvais que tous mes rôles étaient inintéressants. En fait, tous les rôles que je tenais lorsque je tournais aux studios d’Ofuna me semblaient inintéressants. Par la suite, j’ai eu des rôles plus intéressants mais les débuts étaient assez ennuyeux. Jusqu’en 1953 environ, les personnages féminins sans le cinéma japonais n’avaient aucune personnalité. C’est autour de 1955 que les choses ont commencé à changer.

Quel souvenir gardez-vous du tournage du film La Rivière noire (1957) de Masaki Kobayashi (1916-1996) ?

Dès que je pense à ce film, la première chose qui me vient en tête est le fait qu’il s’agit de ma première collaboration avec Tatsuya Nakadai, qui débutait à l’époque en tant que jeune premier. J’étais ravie de tourner avec un si beau jeune homme ! J’étais tellement sollicitée à l’époque que je n’ai pas vu le film lors de sa sortie ! Mais je l’ai vu quelques fois depuis. D’ailleurs, je l’ai revu il y a deux ou trois ans et j’ai trouvé que je n’y étais pas mal. Durant l’après-guerre, de nombreuses femmes japonaises se sont occidentalisées. Et ce film montre les femmes japonaises allant s’amuser avec les G.I. qui occupèrent le Japon à cette époque. A l’époque, j’ignorais l’existence de ces quartiers de rencontres entre femmes japonaises et soldats américains. Pour préparer ce film, nous avons loué une maison dans ce quartier et j’ai commencé à me vêtir comme ces femmes. Ce fut une grande surprise pour moi de découvrir cet univers.

Quel est votre meilleur souvenir du tournage de Zero Focus (1961) de Yoshitarô Nomura ?

J’y incarne un personnage similaire, une prostituée qui fréquente des étrangers. Mais cette interprétation m’a valu beaucoup d’éloges à l’époque. C’est le premier film dans lequel je meurs. Je me fais assassiner dans une voiture. De manière générale, je pense que c’est un film très intéressant.

Quel souvenir gardez-vous du réalisateur Tomu Uchida ? Après avoir tourné avec Yasujiro Ozu, n’était-ce pas un changement d’univers trop difficile pour vous ?

Uchida-san me donnait l’impression de quelqu’un de très adulte. Il venait de rentrer de Chine . Et il détonnait justement à l’époque car il était le seul à converser cet habit traditionnel chinois. C’était une personne très douce, qui gardait toujours le contrôle de ses nerfs. Uchida-san avait certes un univers différent de celui d’Ozu-san mais j’avais la même image d’eux. Ils étaient tous deux très murs. Après les tournages, Ozu-san m’emmenait manger du sukiyaki. Je crois que nous y sommes allés cinq fois. D’ailleurs laissez-moi vous raconter une autre anecdote sur Ozu-san. La table et la nourriture jouent un rôle très important chez lui. Durant un jour de tournage, le cadre est prêt et la vaisselle est soigneusement disposée sur la table. Bols, plats et bols sont tous à leur place. Et subitement, Ozu-san a dit : « Non, non, ça ne va pas ! ». Il a donc quitté le plateau pour se rendre chez un vendeur d’assiettes. Il est allé spécialement jusqu’à Shimbashi pour acheter de la nouvelle vaisselle ! De notre côté, nous étions sur le plateau depuis sept ou huit heures du matin. Il est revenu vers seize heures avec les nouveaux accessoires et nous n’avons pas eu le temps de tourner de la journée. Il attachait donc beaucoup d’importance au moindre détail. La veille, il avait déjà soigneusement préparé ses plans. Par conséquent, il a dû tout réorganiser. Heureusement, ce n’est arrivé qu’une fois. J’ai une autre anecdote sur Ozu-san, qui concerne les costumes cette fois-ci. C’est lui-même qui préparait les costumes des comédiens. Même si ses choix ne me plaisaient pas, je ne pouvais évidemment pas le contester. Sur Fleurs d’Equinoxe, Ozu-san avait invité l’actrice Fujiko Yamamoto, qui était affiliée aux studios Daiei. Mais elle a été autorisée à tourner avec nous. Donc Ozu-san lui avait préparé un superbe kimono de Kyoto. Et moi je n’ai eu droit qu’à un pull et une jupe. J’étais assez déçue. Mais la Shochiku traitait bien Yamamoto-san car c’était une invitée ! Elle avait donc beaucoup de chance. J’étais déçue de n’avoir que mon petit pull gris, face à elle avec son beau kimono. Mais quand j’ai vu le résultat à l’écran, j’ai compris à quel point ce contraste était essentiel. Ozu-san était un authentique maître du détail.

Vous avez des souvenirs particulièrement vivaces de Yoru to tsuzumi (1958) de Tadashi Imai (1912-1991).

Ce film est adapté d’une pièce de théâtre bunraku de Monzaemon Chikamatsu (1653-1725). Travailler avec Tadashi Imai était vraiment difficile. Il était vraiment très sévère. Je me souviens de cette réplique, « Mate. » (« Attendez. »), qu’il m’a fait faire et refaire pendant une semaine, matin et soir. Le tournage a donc été ralenti à cause de cette fameuse réplique. Nous arrivions le matin à neuf heures et le tournage commençait. Imai-san me faisait prononcer ma réplique. Mais ça n’allait jamais. J’avais dû la dire au moins deux cents fois. Après la pause déjeuner, je reprenais l’après-midi jusqu’à 17h. Et ça n’allait toujours pas donc j’ai dû dire cette réplique au moins trois cents fois ! Imai-san était gentil et il ne souhaitait absolument pas m’humilier. Il avait toujours cette cigarette à la main et disait toujours « Non, ce n’est pas ça. ». C’était à moi de trouver le ton juste. Cela a donc duré une semaine. Et j’ai donc surnommé cette anecdote « L’incident « Mate » ». Mais je suis très fière de ce film. Le grand auteur Jun’ichirô Tanizaki (1886-1965) l’a vu et a salué mon interprétation. Dans son ouvrage Yume no ukihashi, il me décrivait comme son idéal féminin, en insistant sur le maquillage, mes cils et mes sourcils. Parmi les films que j’ai pu faire, je le mets dans mes trois préférés. J’ai également une anecdote concernant Rentaro Mikuni, qui joue mon mari dans le film. Nous devions tourner une séquence où il doit me gifler. Durant les répétions, il me giflait vraiment ! Je lui ai dit de simuler. Et je crois qu’il m’a giflé au moins vingt fois durant ces répétitions ! Ensuite arrive la première prise. Il me gifle et Imai-san demande une deuxième prise. Mais après ces gifles à répétition, mon visage avait enflé de deux centimètres. J’ai dû donc y appliquer de la glace et attendre que ma joue désenfle avant de faire cette prise supplémentaire. Mais en plus de me gifler, il m’attrape et me traine dans une autre pièce avant de me frapper de nouveau. C’était très éprouvant pour moi. Mais je trouve que ce film est une vraie réussite. Il s’agit d’une histoire d’adultère. Il fut un temps où l’on exécutait les femmes adultères au Japon. Dans ce film, mon mari me frappe et je suis conduite à la potence.

En 2017, vous jouez dans Yasuragi no sato, une mini-série diffusée sur TV Asahi qui rassemble un casting impressionnant. Pouvez-vous nous en parler ?

Dans cette série, j’incarne Oikawa Shinobu, une ancienne chanteuse atteinte d’Alzheimer. Je suis donc placée dans un établissement qui accueille les personnes âgées atteintes de cette maladie. Voici donc une star déchue placée dans ce foyer. Mais je regrette de ne pas apparaître davantage. Mais le casting était impressionnant et il fallait faire de la place pour tout le monde.

Quel votre sentiment aujourd’hui de représenter le cinéma japonais à l’occasion du 160e anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la France (Japonismes 2018) ?

Je suis très heureuse d’être à Paris pour présenter Crépuscule à Tokyo. C’est un film ancien mais c’est une œuvre d’Ozu-san donc cela me fait plaisir. Quand il est sorti, il n’a pas eu beaucoup de succès. Mais il vieillit très bien et il a acquis une solide notoriété à l’étranger. Je crois qu’il a été présenté à Berlin où il a été acclamé. Je crois qu’il a eu beaucoup de succès en France également.

Propos recueillis par Fabien Mauro
Entretien préparé avec Christophe Champclaux
Traduction de Mohamed Ghanem
Remerciements à Clément Rauger (Maison de la Culture du Japon à Paris), Mayu Honda (Japan Foundation) et Momoko Miwa

Pour en savoir sur la rétrospective « 100 ans de cinéma japonais » de La Maison de la Culture du Japon : https://www.mcjp.fr/fr/agenda/100-ans-de-cinema-japonais

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