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Dune – Critique

Avec son casting monumental, son budget colossal et l’héritage de l’oeuvre fondatrice de Frank Herbert, Dune avait tout pour s’imposer comme LE blockbuster de science-fiction post-pandémie. Mais en confiant le projet au canadien Denis Villeneuve, Warner reproduit la même erreur que pour Blade Runner 2049, et accouche d’un film mort-né malgré son succès.

Dune de Frank Herbert fait partie de ces oeuvres fondatrices de la littérature de science-fiction, connues des lecteurs comme des non-lecteurs. Et son histoire avec le cinéma n’est pas rose. Dans les années 70, Alejandro Jodorowsky tente de monter une adaptation qui fera longtemps fantasmer les cinéphiles. Un projet hautement improbable mais fascinant, comme propulsé par les psychotropes qui font la chair du roman original. En 1984, l’adaptation par David Lynch lui échappe complètement. Le résultat ne manque pas de charme, ni d’idées, mais s’avère plombé par des choix dévastateurs. En 2000, la mini-série réalisée par John Harrison s’en sort mieux, mais on reste loin de l’ampleur du monument à adapter. Et voilà qu’arrive Denis Villeneuve, réalisateur de drames puissants reconverti en metteur en scène de films de science-fiction austères, persuadés d’être plus intelligents que leur public et accessoirement chiants comme la mort. Villeneuve est un grand amateur de Dune de Frank Herbert, comme énormément de monde, et se donne pour mission d’enfin rendre hommage à ce pilier de la littérature de l’imaginaire. Eric Roth (Munich, Révélations, Forrest Gump…) et Jon Spaihts (The Darkest Hour, Prometheus, Doctor Strange…) sont appelés pour collaborer au scénario de ce qui ne sera finalement que la première partie d’une oeuvre découpée en deux. Mais ça, on ne le saura qu’au début de la séance quand apparait un « part one » absent de toute la promotion. On retrouve du très beau monde chez les techniciens, avec l’excellent Greig Fraser à la photographie, Joe Walker au montage, Jacqueline West (La Ligue des gentlemen extraordinaires, The Revenant) aux costumes, Tom Brown (Il faut sauver le soldat Ryan, La Taupe) à la direction artistique et bien sur Hans Zimmer à la musique. Quant à ce qui se rameute de l’autre côté de la caméra, c’est un festival. La star du moment Timothée Chalamet en lead, entouré de Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Jason Momoa, Stellan Skarsgård, Stephen McKinley Henderson, Josh Brolin, Javier Bardem, Chang Chen, Charlotte Rampling, Dave Bautista et Zendaya. Tout était là pour produire un spectacle à la hauteur. Tout sauf un réalisateur capable de produire du spectacle justement.

Dune, c’est du sérieux. On ne rigole pas avec Dune. Et ça tombe bien car on ne rigole pas avec Denis Villeneuve. On ne pourra pas lui reprocher de ne pas respecter le matériau d’origine, qu’il observe religieusement, sans jamais oser le bousculer ou se l’approprier. Et c’est bien là tout le problème. Oui, Dune est un roman qui peut paraître austère, trop imposant. Mais Dune est également un roman mystique, électrique, bouillonnant de vie. L’épice n’est pas qu’une ressource ou une matière faisant rêver Paul, c’est avant tout un hallucinogène, une ouverture sur un monde mystique, un élément d’élévation spirituelle. Et c’est là que le cinéma frigide de Denis Villeneuve, doublé de sa vénération handicapante pour le roman, enterre cette tentative. Pendant un peu plus de 2 heures et 30 minutes, couvrant un peu plus de la moitié du roman, il ne va pas mettre en scène son Dune, il va illustrer proprement le roman de Frank Herbert. Là où le cinéma est fait pour sublimer un roman, lui donner une autre dimension tout en se réappropriant son âme, la vision qu’en a Villeneuve n’est faite que de belles images figées, vidées de leur source de vie, d’où un film mort-né. La moindre émotion est bridée, enfermée et cachée afin de ne surtout pas transparaitre à l’écran. Pourtant, à une époque pas si lointaine, Denis Villeneuve savait parfaitement véhiculer des émotions dans son cinéma, des émotions parfois même très fortes, qui débordaient. Dans Dune, c’est comme si des statues de cire, dans des costumes malheureusement indignes d’une telle production et des décors fantomatiques, étaient déplacées dans des grandes pièces vides et prises en photo avec rigueur. Rien ne lie les personnages, la faute à cette retenue constante, ce phrasé grave et solennel et ces mouvements de vieillards sous tranxène. La faute à cette direction d’acteur absolument lamentable et qui gâche un potentiel pourtant titanesque. Tous peuvent crever, on n’en a rien à faire tant rien n’a été fait pour qu’on s’y attache. Les seuls personnages qui semblent intéresser Denis Villeneuve sont Paul Atreides, sa mère et Chani. Ce sont les seuls pour lesquels un semblant de relation est mis en place. Mais là encore, un énorme problème se pose concernant l’interprétation de Paul. Timothée Chalamet a beau être devenu une immense star, il est ici absolument insipide, dans une composition toute en intériorité qui rappelle la grande époque de « Sad Louis Garrel ». Il ne véhicule aucune émotion tel une coquille vide, et le plus bel exemple de ce vide abyssal est illustré par la séquence majeure de la boîte. Il ne dégage rien alors qu’il est censé endurer la pire des douleurs. Il en est de même quand il perd un être cher, comme s’il n’en avait rien à faire. Et comme c’est de son point de vue qu’on suit le récit, il est bien difficile de se sentir impliqué.

« Beau » livre d’images, bien que là encore cette beauté est toute relative tant le film souffre d’une photographie à la limite du monochrome, en lieu et place de la grande tragédie attendu sous forme de space opéra, Dune ne peut que décevoir. Car Dune, c’est tout de même à l’origine un récit d’une ampleur considérable, digne des plus grandes tragédies grecques dont il s’inspire. Pour faire exister ce monde complexe où les guerres aristocratiques, les manipulations politiques de l’ombre et les drames fondateurs tiennent une place majeure, il convient d’y insuffler de la vie. Et plus qu’un simple filet d’air. Avec ce jeune héros qui va partir dans une quête d’apprentissage, on devrait retrouver le souffle des grandes épopées telles que Lawrence d’Arabie. L’immensité du désert d’Arakis devrait donner le vertige, la chaleur qui y règne devrait transpirer de l’écran, les vers des sables géants devraient constituer une véritable menace permanente. Sauf que rien ne prend. La sensation de chaleur fonctionne mille fois mieux dans n’importe quel épisode de la saga Riddick. Le désert semble minuscule comparé à celui de David Lean. Et les vers étaient plus impressionnants chez Lynch. Tout simplement car Denis Villeneuve n’ose pas, ou ne veut pas oser. Il conserve ce recul qui garde le spectateur à distance plutôt que de l’impliquer. Et il ne fait rien, jamais, pour lui procurer un semblant de sensation. Aucune excitation évidemment, les séquences « d’action » n’étant déjà pas très nombreuses dans le roman. Là où le cinéma aurait dû transcender cela, c’est tristement plat. Le duel entre Paul et Jamis en est un triste exemple tant les deux personnages semblent se battre au ralenti, avec des mouvements dignes de grabataires. Ou pire encore, ces lignes d’Atreides et d’Harkonnen qui se font face, quand enfin le décor semble se remplir et ne plus être un vide intersidéral, quand enfin un affrontement s’amorce et que Gurney mène ses troupes au combat. Au moment du choc, plutôt que de le filmer et d’en capter la violence comme l’aurait fait un Peter Jackson, Denis Villeneuve recule et noie son plan derrière les flammes d’une explosion. On ne verra finalement pas grand chose de l’anéantissement des Atreides. Pas suffisamment pour créer la moindre émotion, mais assez pour alimenter la frustration. Sans doute persuadé d’être habité par le fantôme de Tarkovski, le réalisateur ne fait preuve d’aucune générosité, d’aucun désir de faire vivre une expérience intense au spectateur. Il reste dans son procédé d’illustration austère, empruntant de temps en temps quelques images marquantes aux grands papes de la SF (Star Wars, Mad Max Fury Road) mais sans jamais leur arriver à la cheville.

Persuadé qu’il lui suffit de pondre quelques plans « iconiques », au sens religieux, pour emporter l’adhésion, comme il l’avait déjà fait sur sa version de Blade Runner, Denis Villeneuve passe complètement à côté de son projet. Dune est un roman trop vaste pour se contenter de l’illustrer, et un scénariste et un metteur en scène se doivent de trouver comment capter une telle ampleur par les outils du cinéma. Chose qu’ils ne font pas ici. Certes, on parlera d’adaptation fidèle tant il reproduit à l’identique des séquences du roman, sauf que ce Dune là n’est pas capable de montrer ce qu’il y a entre les lignes, et c’est là qu’il se foire et se condamne à l’oubli. Malgré toutes leurs différences, on se retrouve face à une oeuvre qui est bien plus proche d’un 300 de Zack Snyder ou d’un Sin City de Robert Rodriguez que du Lawrence d’Arabie spatial qui était sa véritable nature. Il illustre avec minutie les descriptions de Frank Herbert, reproduit facilement son aridité, mais ne capte d’un certain gigantisme visuel. Le coeur de Dune est double. Il y a d’un côté l’importance de l’épice, puissant hallucinogène proche des décoctions des chamans, et de l’autre le plan des Bene Gesserit. C’est là que tient la fascination pour Dune, et c’est là que le cinéma devait intervenir pour la sublimer. Un récit profondément mystique et chamanique, ancré dans l’ouverture de l’esprit à un univers plus vaste que le monde visible, et surtout politique. Les deux étant singulièrement liés par les Bene Gesserit et leur vaste projet de manipuler les civilisations par l’instauration d’une croyance en un être mystique. C’est passionnant, et c’est probablement la raison pour laquelle Dune est un des plus grands succès de la littérature SF de tous les temps. Mais dans le film de Villeneuve, cela se limite à quelques phrases, tout le monde préférant se concentrer sur un voyage du héros évidemment avorté de par la structure même du film. Absolument tout est ramené à des notions extrêmement terre-à-terre, il n’y a aucune excentricité, aucune idée de mise en scène qui ferait sortir le réalisateur de la zone de confort dans laquelle il se cloitre. C’est bien simple, les seules séquences qui sortent de la monotonie ambiante sont les rêves de Paul Atreides. Sauf qu’elles se parent d’effets de ralenti et de filtres jaunes, avec Zendaya qui regarde sans cesse en arrière, et ressemblent donc littéralement à des clips publicitaires pour du parfum.

C’est finalement assez triste d’assister à une telle débâcle. Réputé pour être à la fois un bourreau de travail et un perfectionniste limite maladif, Denis Villeneuve est incapable de faire transparaitre cette somme de travail à l’écran. Sa mise en scène est d’une platitude décourageante, sans la moindre prise de risque. Son univers architectural parait intéressant mais sans jamais être sublimé par ses choix visuels. La bouillie sonore de Hans Zimmer est une catastrophe de chaque instant et le casting est majoritairement sous-exploité. Difficile de ne pas avoir une pensée pour le pauvre Josh Brolin, éclipsé comme un vulgaire figurant alors qu’il héritait d’un personnage fascinant (dans le roman). On retiendra pourtant une lueur dans le brouillard, en la personne de Jason Momoa. L’acteur est celui qui s’en sort le mieux, le seul qui parvient à insuffler de la vie à son personnage et à ainsi susciter une véritable émotion. Pour tout le reste, Dune est un film inanimé, qui n’a pas compris que la SF de Tarkovski ou de Kubrick n’était pas seulement froide et austère, mais qu’elle était mue par autre chose, une ampleur parfois discrète mais qui transcendait l’aspect parfois glacé des images. Si Denis Villeneuve voulait bâtir sa cathédrale brutaliste avec Dune, il n’en reste que des vieilles pierres froides et désespérément mortes. Mais heureusement, il a promis que la suite serait plus « fun » (c’est pas vraiment ce qu’on attend de Dune mais pourquoi pas) et « cinématique »…

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