Chez moi – Critique

Cela faisait trop longtemps qu’on attendait le retour des frères Pastor. Véritables prodiges apparus au milieu des années 2000, ils signent avec Chez moi leur troisième long métrage seulement en tant que réalisateurs. 7 ans d’attente depuis leur précédent film, Les Derniers jours. Une attente plus que récompensée tant ils ont pondu une petite merveille de thriller moderne, cruel, implacable et brillamment exécuté.

Au début des années 2000, les frères Pastor, David et Àlex, ont fait leur bout de chemin séparés, enchaînant les courts métrages en solo, parfois très remarqués 1)Larutanatural d’Àlex Pastor notamment, qui s’est payé une belle tournée des festivals entre 2004 et 2006. Mais c’est avec l’excellent film de contagion Infectés, sorti chez nous en 2010, qu’ils ont réussi à toucher un très large public. Un film au casting international et tourné en anglais, dont ils poursuivront la réflexion avec leur second long métrage, Les Derniers jours, sorti 3 ans plus tard et cette fois à 100% espagnol. Réussite assez formidable, cette seconde expérience n’aura pourtant pas donné le coup d’envoi nécessaire à leur carrière. Àlex et David Pastor ont ensuite quelque peu disparu, au moins en apparence, se concentrant sur leur carrière de scénaristes pour la TV (Incorporated) ou le cinéma (Renaissances). Et c’est il y a un peu plus d’un an que leur nom est revenu dans les radars, lorsqu’il fut annoncé qu’ils s’occupaient de la plus importante production espagnole de Netflix. Hogar, baptisé Chez moi en France, un thriller qu’Àlex et David Pastor ont écrit et mis en scène, et qui est visible depuis quelques jours sur la plateforme. Un film sont la sortie ne pouvait être plus d’actualité, même si cette fois ils ne traitent plus ouvertement d’une pandémie ou d’une société post-apocalyptique. Il s’agit cette fois d’une apocalypse intérieure, d’une contagion intime et d’un traitement plus symbolique des ravages de l’ultra-capitalisme.

Le propos politique et engagé était déjà très présent dans Infectés comme dans Les Derniers jours. Il prend ici une autre ampleur alors que le cadre de l’intrigue se resserre. Intimiste, Chez moi l’est assurément, mais cela ne l’empêche pas de toucher à l’universel. S’il ne va jamais jouer sur un quelconque effet de surprise, avec une narration assez linéaire et une intrigue plutôt simple, Chez moi bénéficie d’une écriture extrêmement ciselée en ce qui concerne ses personnages principaux. A savoir que leur évolution, et par conséquence le rapport qu’entretient le spectateur avec eux à travers son regard, va sans cesse être bousculée. Les frères Pastor vont jouer pendant près d’1h45 avec l’empathie du public. Mais sans utiliser des ruptures brutales, tout en douceur, fruit d’une logique implacable et cruelle. Dès la séquence d’introduction, qui nous place face à ce publicitaire cinquantenaire en plein entretien d’embauche face à des recruteurs qui doivent avoir entre 20 et 30 ans, ils créent un attachement immédiat au personnage de Javier. Il est l’incarnation de cette classe supérieure sacrifiée au profit du jeunisme. Cette classe sociale bénéficiant d’un fort pouvoir d’achat illusoire, flambant volontiers des ressources confortables pour asseoir son image (appartement bourgeois, école privée, grosse berline allemande…) et se retrouver au fond du gouffre la première grosse difficulté. Cette fois il n’y a plus de doute, le virus, c’est l’être humain et sa soif intarissable de consumérisme destructeur. Difficile de trouver une sortie collant autant à la triste actualité, alors que Chez moi semblait traiter d’un sujet tout autre.

Ce thriller, qui prouve à quel point les frères Pastor sont à l’aise pour filmer des séquences d’intérieur et leur influer une tension terrible, est clairement aussi habile que Parasite dans sa façon de prendre le pouls d’une société. Chez moi multiplie d’ailleurs les similitudes avec le dernier chez d’oeuvre de Bong Joon Ho, tout en s’en éloignant assez clairement. Notamment dans sa noirceur totale et sa cruauté. Il entretient d’ailleurs également une forte ressemblance, dans sa première partie, avec El autor de Manuel Martín Cuenca, dans lequel brillait déjà Javier Gutiérrez. Mais Chez moi ressemble surtout à lui-même. A une des plus belles descentes aux Enfers que le cinéma a illustré ces dernières années. En collant au plus près d’un véritable sociopathe prêt à tout sacrifier ou détruire pour vivre à nouveau dans le monde illusoire qu’il s’était créé. La démonstration est terrifiante car les frères Pastor misent absolument tout sur l’efficacité de leur film, de l’écriture à la mise en scène. En 1h45, on passe de l’empathie totale envers ce pauvre type à un véritable écoeurement. Cette victime de la société de consommation, dont l’idéal de vie est de se pavaner dans une publicité, soit l’anti-Tyler Durden absolu, se transforme scène après scène en une pourriture. Un véritable déchet de l’humanité et un virus mortel pour les familles qu’il va méticuleusement torpiller. La sienne incluse.

Ce qui ressemblait à un petit jeu mélancolique bien que malsain se transforme en une entreprise de démolition inexorable. Ce que nous montrent les frères Pastor, c’est cet ennemi intérieur que l’être humain a réussi à créer et qui va le ronger en poursuivant son idéal de papier glacé. Javier Gutiérrez est exceptionnel dans la peau de cette ordure de premier ordre, de la première à la dernière scène, absolument glaçante. Il campe parfaitement ce qui correspondrait au stade ultime du pervers narcissique, avec un sang froid désarmant et une absence d’empathie qui fait froid dans le dos. Face à lui, Mario Casas assure à nouveau dans une partition toute en nuance et sans excès, qui transpire la maîtrise. Difficile de rester de marbre face à ce thriller psychologique de très haut niveau, maîtrisé de A à Z, dégraissé de tout détail futile (même la sous-intrigue extrêmement glauque avec le gardien contribue à dresser le portrait du personnage principal), à la narration aiguisée et à la mise en scène dont la discrète sophistication se traduit par son efficacité totale. Une nouvelle réussite pour Àlex et David Pastor qui font partie de ces auteurs non seulement très doués mais surtout capables de radiographier le monde qui les entoure avec une lucidité assez terrible.

References   [ + ]

1.Larutanatural d’Àlex Pastor notamment, qui s’est payé une belle tournée des festivals entre 2004 et 2006
4.5

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