Aucun homme ni dieu – Critique

Netflix qui souhaite s’imposer rapidement et durablement sur le terrain cinématographique n’hésite pas à multiplier les tentatives de séduction afin d’attirer des cinéastes confirmés ou non sur leur plateforme. Avec les très remarqués Blue Ruin et Green Room, présentés dans de nombreux festivals à travers le monde, Jeremy Saulnier fait partie des jeunes cinéastes à suivre de près. C’est donc en toute logique que le service de SVOD jette rapidement son dévolu sur le dernier projet en date et troisième thriller de Jeremy Saulnier : Aucun homme ni dieu. Une œuvre qui permet à son auteur de réinventer une nouvelle fois sa forme de narration. Explication.

Quatrième film de Jeremy Saulnier, Aucun homme ni dieu est une adaptation du roman éponyme écrit par William Giraldi. Alors qu’il a l’habitude d’être à l’écriture de ses propres films, le réalisateur a cette fois confié sa plume à son acteur fétiche : Macon Blair (qui fait d’ailleurs une apparition dans un second rôle). À travers ce nouveau long-métrage, le cinéaste explore à nouveau le comportement humain face un milieu hostile. Ces derniers étant poussés généralement jusque dans leurs derniers retranchements pour pouvoir survivre, découvrant ainsi une facette de leur personnalité qui leur était jusqu’alors inconnue. Mais là où Blue Ruin et Green Room ne prenaient aucun détour dans leur écriture et leur intrigue, Aucun homme ni dieu joue pleinement la carte du symbolisme et du mystérieux. Profitant d’une mise en scène majoritairement flottante, voire contemplative, comme l’était Blue Ruin, Aucun homme ni dieu se construit exclusivement autour des non-dits et de l’infini détail, quitte à perdre les spectateurs les moins attentifs. En ce sens, Aucun homme ni dieu fait partie de ces œuvres rares mais précieuses qui deviennent rapidement clivantes.

Ne nous prenant jamais par la main, Jeremy Saulnier et son scénariste disséminent les rares indices et les clés de compréhension au compte-gouttes (une réplique, une photo, etc…), un peu à l’image du grand silence qui prédomine parmi les habitants de ce village perdu au fin fond de l’Alaska. Ces derniers préférant essentiellement le mutisme, craignant une quelconque répercussion malencontreuse s’ils venaient à dévoiler ne serait-ce qu’un seul indice à quelqu’un d’extérieur à la communauté. C’est pourquoi Jeremy Saulnier épouse totalement ce parti pris dans tous les aspects créatifs et narratifs dont il dispose. Une discrétion totalement compréhensible quand on voit le prix que coûte toute tentative d’entorse au « mal secret », qui fait resurgir la violente la plus brutale, voire carnassière, comme le dit très justement un personnage lors d’une scène faussement anodine, en plein cœur du conflit irakien. Une violence aussi épisodique que dans Blue Ruin, mais qui explose soudainement jusqu’à atteindre le même paroxysme que celui présenté dans Green Room. Une agressivité brute qui fait écho à la thématique centrale du récit, à savoir l’animalité qui sommeille en chaque humain, et qui peut se révéler à la lumière quand notre survie est en jeu. Ce parallèle est fait dès l’introduction lors d’une scène avec les loups, puis ensuite à travers un masque en bois qui est utilisé à plusieurs reprises, montrant deux facettes différentes d’une même personne. En ce sens, le titre original Hold the Dark est d’ailleurs bien plus explicite sur le propos du film.

Aucun homme ni dieu

Dès le premier visionnage, Aucun homme ni dieu donne clairement la sensation que Jeremy Saulnier réalise ici la symbiose parfaite de ses deux précédentes propositions cinématographique. On y retrouve à la fois l’ambiance mélancolique de Blue Ruin et la radicalité bestiale de Green Room. L’impact du film est décuplé par l’aura mystique que le cinéaste y insuffle grâce à une photographie lugubre et particulièrement sophistiquée qui apporte une dimension supplémentaire à l’ouvrage. La raison à cela est surement à chercher également du côté de son métier passé en tant que directeur de la photographie pour le scénariste et réalisateur Matthew Porterfield, en plus du travail et de l’expérience danoise de Magnus Nordenhof Jønck. Pour conclure, on peut considérer Aucun homme ni dieu comme le premier film somme de son auteur et avec lequel il affirme son style. Vous l’aurez compris, Jeremy Saulnier est très clairement un réalisateur à suivre.

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