Présenté cette année, à la sélection Un certain regard du Festival de Cannes, où il a été chaleureusement accueilli, le premier long-métrage de July Jung est une belle surprise. Une surprise d’autant plus positive, qu’elle s’accompagne d’un tour de force, qui évite tout jugement péremptoire à l’encontre de son sujet, pour mieux se focaliser sur l’humble l’histoire qu’elle souhaite raconter.
Étudiante en cinéma à la Korea National University of Arts de Seoul, July Jung avait déjà réalisé trois courts-métrages (Un homme sous influence, 11, et The dog that came into my flashlight), quand elle entame l’écriture de ce qui allait devenir A Girl at My Door, en se basant sur une fable autour d’un chat et son maître. En association avec la compagnie CJ Entertainment, son école organisa un concours de scénario. Jung fit partie des cinq finalistes. Non retenue, son histoire attira l’attention de son professeur, le réalisateur Lee Chang-dong (Poetry), qui décida de produire le film. Chang-dong et Lee Jun-dong réunissent difficilement un budget équivalant à 300 000 dollars. Le scénario fut envoyé à Bae Doona (The Host, Cloud Atlas) à Londres, en tournage de Jupiter : le destin de l’Univers des Wachowski, qui accepta de participer bénévolement au projet. Idem pour la jeune Kim Sae-ron (Une vie toute neuve) qui après avoir refusé une première fois le rôle Do-Hee, qu’elle jugeait difficile, revint sur sa décision.

A Girl at My Door débute par un pré générique montrant l’arrivée du jeune commissaire Young-Nam (Bae Doona), dans un village de pêcheurs. Sur le chemin qui la mène au commissariat, elle tombe sur Do-Hee, une adolescente dont la longue chevelure recouvre un visage marqué par différentes traces de coups. Cette dernière s’enfuie dans le champ voisin. La suite du récit décrit le quotidien du commissaire, et sa confrontation avec Yong-Ha (Song Sae-byeok, vu dans Mother), un pécheur influent du village, qui va s’avérer être le père de Do-Hee. La grande qualité de A Girl at My Door réside dans la concision de son récit, qui pose en quelques minutes ses personnages et enjeux. À travers une image forte, qui détonne dès l’ouverture, une jeune fille aux cheveux sales cachant son visage marchant sur le rebord d’une route ensoleillée, la réalisatrice parvient à capter notre attention jusqu’à la fin du récit. Loin de se reposer sur cette image, July Jung donne une épaisseur à ses protagonistes à travers une caractérisation visuelle basée sur de nombreux détails. Young-Nam, révèle au spectateur son addiction à l’alcool à travers une utilisation personnelle des « bouteilles d’eau », son bureau est installé au fond du commissariat, elle effectue ses tournées seule sur son vélo … . Une accumulation de détails qui permettent de visualiser le caractère solitaire du protagoniste. Le choix de Bae Doona s’avère très important. L’interprète d’Air Doll joue du contraste entre son doux visage, l’anxiété provoquée par sa solitude, et sa force intérieure qui va la pousser à protéger Do-Hee.

À travers une composition subtile, qui accroît l’identification des spectateurs pour elle, la mise en scène de July Jung effectue une démarche similaire. La photographie naturaliste du chef opérateur Kim Hyun-seok (Poetry) contraste avec un découpage cinégénique subtil, articulé autour du ressenti des protagonistes au sein du récit. Lors du repas de bienvenue, la cinéaste va, au détour d’un plan d’ensemble, souligner la solitude du personnage par le fait qu’elle se montre réservée à table, alors que ses collègues s’agitent dans l’ensemble du cadre. Il en est de même pour les échanges entre Nam et Do-Hee. Une fois la jeune fille recueillie par notre héroïne, la cinéaste va traduire l’affection progressive qu’éprouve Nam pour sa protégée, via un important travail sur le champ-contre champ, entièrement basé sur l’émotion subjective des protagonistes. Par la vue subjective et un recentrage progressif sur ses personnages à l’intérieur même du cadre, accentué par le choix du 1 :85, plus « intimiste ». Une réalisation immersive, qui n’est pas s’en rappeler celle de Sidney Lumet. Du cinéaste de 12 hommes en colère, Jung utilise une approche similaire, basée sur une accumulation de détails « imperceptibles » le plus souvent basé sur la valeur des cadres, et le changement d’objectif au détour de scènes clés, afin de traduire l’évolution des protagonistes et l’étau dans lequel ils s’engouffrent.

Bien que s’inscrivant dans le registre du film policier, A Girl at My Door est surtout un drame axé sur les relations complexes entre le commissaire et Do-Hee, partagée entre son devoir judiciaire, qui l’oblige à se tenir à l’écart de l’enfant, et celui de la protéger. Nam finira par devenir une mère de substitution et un modèle pour la jeune fille, qui ira jusqu’à adopter le même look que sa protectrice. Cependant, ses passages tendres contrastent avec la personnalité instable de l’adolescente. Victime des violences quotidiennes de son père, sa peur l’oblige en retour à se montrer violente vis-à-vis d’elle-même, et de Nam. Un appel à l’aide contre les violences de son père. Tout comme Bae Doona, Kim Sae-ron (que sa famille et un psychologue venaient soutenir sur le tournage) se montre particulièrement juste dans un rôle difficile, arrivant à transmettre par un simple regard des sentiments contradictoires, comme le souligne la scène de la plage, véritable point de bascule du récit. Rattrapée par son passé amoureux, Young-Nam, au détour d’une scène clé que vient souligner un violent changement de lumière, finira par devenir la cible de Yong-Ha, auquel Song Sae-byeok apporte une prestation à mi-chemin entre le terrifiant et le pathétique, qui ne sombre jamais dans la caricature. Notre héroïne devra subir une garde-à-vue, accompagnée des discriminations de ses collègues. L’autre grande force du long-métrage est de n’avoir jamais fait de l’intolérance envers les minorités, une charge caricaturale misérabiliste au détriment de l’histoire.
Ici, la charge n’est mise en avant qu’à des moments clés, afin de faire avancer le film, ce qui paradoxalement accroît sa dimension émotionnelle et réflexive. July Jung ayant affirmé lors de nombreuses interviews que c’est l’histoire qui prime, y compris lorsqu’il s’agit de créer un climax autour d’une scène insoutenable entre Do-Hee et son père. L’émouvante conclusion du long-métrage voit nos deux héroïnes boucler la boucle d’un récit cyclique. Une fin que le spectateur pourra interpréter en fonction de son propre ressenti et vécu, et qui permet de poser la nature profondément évocatrice et humaine de A Girl at My Door.


