Why don’t you play in hell? – Critique

Why don’t you play in hell? est un film à part dans la filmographie de plus en plus foisonnante de Sion Sono. A part car sous ses airs de manga live se cache une œuvre transitoire dont la folie de façade peine à cacher une profonde mélancolie, le portrait d’un artiste qui est allé au bout de ses rêves quitte à s’y brûler les ailes, à sacrifier son entourage, un maverick de plus en plus enclin à se fondre dans le système qu’il n’a eu de cesse de torpiller.

Cela fait plus de 30 ans que Sion Sono fait du cinéma. Un cinéma essentiellement punk, transgressif, surréaliste. Une belle réponse à une industrie cinématographique japonaise qui s’américanise de plus en plus, brisant les auteurs au profit des millions de yens. Il avait mis son grain de sable dans les rouages du système avec Exte, réalisé pour le compte de la Toei, mais l’ancien poète et roi du happening de rue accepte aujourd’hui les projets de majors (Sony, Nikkatsu), met en scène des scripts sur lesquels il n’intervient pas, et se plie à l’exercice obligatoire du moment, tout comme Takashi Miike : les adaptations de mangas plus ou moins populaires. Sion Sono est en train d’entrer dans le moule, même s’il se garde précieusement un terrain d’expression personnel. Et Why don’t you play in hell? constitue bel et bien le film de la transition, d’un cinéma complètement libre à un autre dans lequel il sera obligé de jongler avec des impératifs sur lesquels il n’a aucun pouvoir. C’est sans doute de là que vient cette mélancolie totalement décalée avec le ton du film. Une mélancolie qui reste une constante de son œuvre mais qui prend ici une toute autre signification.

Il faut savoir que Why don’t you play in hell? est un projet vieux d’une quinzaine d’années, à l’origine un film d’action que souhaitait réaliser Sion Sono mais qui n’avait pu se concrétiser en l’état. Le script a subi d’innombrables réécritures, se nourrissant de rencontres essentielles du cinéaste, perdant des éléments au profit d’autres films (Love Exposure notamment) et finissant par se nourrir du parcours de l’auteur dans le milieu du cinéma. Derrière ses airs bordéliques, Why don’t you play in hell? bénéficie d’une réelle maturité, mais également d’une sincérité qui manque à nombre d’autres « méta films » qui ne s’appuient que sur ce statut. Sion Sono parle de cinéma, c’est évident, mais il raconte avant tout une histoire, qui s’abreuve de cette accumulation d’éléments métatextuels pour former un objet de cinéma assez atypique, passionnant et outrancier, aussi jubilatoire qu’amer. Dans les faits, le caractère métaxtuel de l’œuvre alimente l’intrigue plutôt que de flatter l’égo du spectateur cinéphile. Why don’t you play in hell? y va ainsi de ses citations et références. Au chambara, au yakuza-eiga popularisé par Kinji Fukasaku (qui avait fait appel à des vrais yakuzas pour jouer dans ses films), au cinéma bis dopé aux gerbes de sang de la Nikkatsu, à Seijun Suzuki, à Bruce Lee, à John Woo. Tout un pan de l’héritage cinématographique japonais, voire asiatique, y passe. Sion Sono souligne les rapports ambigus, comme à Hong Kong ou Hollywood, entre le milieu du cinéma et celui de la pègre, met en scène la folie qui doit habiter un cinéaste pour qu’il aille au bout de ses projets.

Why don’t you play in hell? transpire un amour sincère pour le septième art, pour les excès dont il a su se montrer capable. Et Sion Sono met évidemment en parallèle son propre parcours avec celui de son anti-héros et sa bande, en galère dans le cinéma guérilla pendant 10 ans, se passant en boucle le trailer d’un film de samouraïs qu’ils n’ont jamais pu tourner (en réalité le trailer d’un film invisible réalisé par Sion Sono avec la star du cinéma d’action Tak Sakaguchi, « The Blood of Wolves »), se remémorent avec mélancolie leurs heures passées dans une vieille salle de projection 35mm (où le projectionniste passe « The Room », le deuxième long métrage réalisé par Sion Sono en 1992). Pour son premier film, Hirata acceptera l’argent d’un yakuza, et mettra en scène un véritable affrontement entre deux gangs, où quand le cinéma s’invite dans le réel pour le sublimer. Le tout pour aboutir logiquement sur un bain de sang outrancier, le héros allant au bout de sa plongée dans la démence la plus totale afin de réaliser son fantasme.

On retrouve ainsi les idéaux d’accomplissement personnel qui habitent le cinéma de Sion Sono. Des personnages hauts en couleurs, complexes, toujours très bien caractérisés, et prêts à tout pour s’extirper de leur condition sociale afin de s’élever vers leurs idéaux. Et ce à n’importe quel prix, le plus souvent jusqu’à la mort. Des parcours de personnages sans concessions, à l’image du traitement adopté par le réalisateur qui développe une grammaire cinématographique extrêmement élaborée. Autant dans le choix de ses cadres que dans le montage, s’appuyant sur des effets souvent brutaux, entre hommage classique et modernité, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère et livre un objet filmique radical. La symbolique et l’irrévérence restent toujours très présents et viennent ponctuer les innombrables ruptures de ton, parfois très cruelles (le personnage de Jun Kunimura en fera les frais). Parfois très drôle, via ses excès ou des situations grand-guignolesques, Why don’t you play in hell? devient parfois tragique ou extrêmement mélancolique. Pourtant, se juxtaposent naturellement le running gag de la chanson de la publicité pour du dentifrice, le sourire forcé de Shinichi Tsutsumi, des mises à mort très graphiques, des plans iconiques comme celui de la jeune Michiko glissant à genoux dans une pièce inondée d’hémoglobine, ou cette séquence où Koji convoque le « dieu du cinéma » (les croyances sont à nouveau tournées en dérision par Sion Sono) en vomissant sur une boîte à souhaits. Tout le film est fait d’excès, de ruptures, de séquences hors du récit, de répétitions, mais qui font que l’ensemble se tient admirablement, de sorte à ce que la rencontre entre les deux intrigues principales parait tout à fait naturelle.

Quelque part, s’il n’atteint pas la perfection de Love Exposure, Why don’t you play in hell? constitue un petit tour de force. Le scénario, bien que fou, transforme sa complexité et son aspect foisonnant en véritable atout. La mise en scène joue sur une multitude de codes hérités de divers courants. La multitude de personnages existe à l’écran, même si certains passionnants, comme le petit voyou qui trouve un avenir en devenant l’espoir du cinéma d’action, Sasaki, finit quelque peu oublié. Mais surtout, Sion Sono reste fidèle à lui-même et à ses obsessions, avec un propos solide sur les fondamentaux de la société japonaise, les différents codes d’honneurs, la figure inébranlable de la famille. Le tout en livrant une sorte de film terminal, la course finale l’emmenant clairement au bout de son parcours, et ouvrant sur une nouvelle carrière aux accents plus mainstream, moins punks. En espérant qu’en acceptant d’entrer dans le système, Sion Sono ne vende pas son âme au diable et trouve un moyen de le torpiller de l’intérieur. En attendant, son Why don’t you play in hell? est un objet de cinéma excessif comme il serait bon d’en voir plus souvent.

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