Bienvenue à Marwen – Critique

Critiques Films
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Énorme bide critique et public aux États-Unis, à peine 9 millions de dollars de recette pour un budget estimé entre 39 et 50 millions, Bienvenue à Marwen semble perpétuer l’idée que Robert Zemeckis peine à retrouver son lustre d’antan. Un constat d’autant plus amer que ce nouveau long métrage constitue, à bien des égards, une œuvre majeure et extrêmement personnelle pour son cinéaste. Explications.

Peu de temps après avoir découvert le documentaire Marwencol de Jeff Malmberg sur la chaine PBS, Robert Zemeckis fait savoir à la direction d’Universal qu’il souhaite porter à l’écran l’histoire de Mark Hogancamp. Un artiste qui, après avoir subi une violente agression, tente de retrouver la mémoire à travers l’édification d’un village de poupées et de figurines sur la seconde guerre mondiale. Le cinéaste se charge lui-même du scénario, en compagnie de Caroline Thompson, ancienne collaboratrice de Tim Burton. En 2013 Leonardo DiCaprio est pressenti dans le rôle principal, mais c’est finalement Steve Carell, également très marqué par l’histoire de Mark Hogancamp au point d’avoir fait savoir son intérêt pour le projet, qui décroche le rôle. Leslie Mann, Merritt Wever, Janelle Monáe, Eiza González, Gwendoline Christie, Diane Kruger, Leslie Zemeckis et Falk Hentschel complète la distribution. La plupart des collaborateurs du cinéaste répondent à l’appel : Steve Starkey et Jack Rapke à la production, Jeremiah O’Driscoll au montage, Alan Silvestri à la musique, Kevin Baillie aux effets visuels. Seul le chef opérateur Don Burgess, occupé par Aquaman, laisse sa place à C. Kim Miles, un habitué des séries DC et Mortal Kombat. Le tournage prend place à Vancouver du 14 août au 19 octobre 2017 avant d’enchainer une longue post production nécessaire pour donner vie à un film atypique à plus d’un titre.

Si le sujet de Bienvenue à Marwen est propice à une fable consensuelle sur le dépassement de soi, le résultat à l’écran est d’une toute autre tenue. Dès les premières minutes le spectateur assiste au périple de Cap’n Hogie, l’avatar fantasmé de Hogancamp, et du commando féminin qui va le suivre dans son périple pour libérer Marwen, un village infesté de Nazis, avant qu’un arrêt sur image photographique nous fasse comprendre que nous étions dans la tête de ce dernier. À travers cette note d’intention radicale, Robert Zemeckis fait savoir que son récit ne s’encombrera d’aucune considération cartésienne et préférera naviguer entre le difficile quotidien vécu par Hogancamp et son imagination débridée quitte à mélanger les deux au sein du même cadre. C’est justement via le parcours atypique de ce personnage que le réalisateur va questionner son œuvre et les expérimentations qui en découlent. Visiblement conscient des reproches faits à l’encontre de la Performance Capture, dont il fut l’un des pionniers, le réalisateur propose de répondre à ces critiques virulentes à travers une évidente allégorie. Comme Robert Zemeckis, Hogancamp cherche à inculquer un souffle de vie à des créatures qui en sont dépourvues. Tout d’abord en calant le visage de ses proches sur ses poupées, comme les capteurs disposés sur le visage d’un interprète le font sur un avatar virtuel, puis via sa mise en scène, photographique pour Hogancamp, cinématographique pour Zemeckis. Le fait d’assumer l’aspect « fake » de l’ensemble, pour mieux en faire ressortir l’humanité qui en découle, agit comme un véritable passage de témoin à l’égard de toute une tradition des effets spéciaux à laquelle le cinéaste tire sa révérence. On pense au Supermarionation de Gerry Anderson et au Suitmation de Eiji Tsuburaya. Deux techniques assez proches faites de marionnettes, maquettes détaillées et figurants dans des costumes, qui si elles ont leurs admirateurs (Peter Jackson et Wes Anderson notamment), n’ont jamais obtenu le prestige institutionnel ou poétique qu’a fini par recevoir avec le temps la Stop Motion. Cette volonté de mettre en avant des techniques mal aimées pour prouver leur portée émotionnelle immédiate va de pair avec celle promue par Zemeckis sur la Performance Capture.

À travers cette fusion étonnante de technologies passées et futures, le réalisateur propose autant une réconciliation de ces méthodologies que certains aiment à opposer, qu’une mise en abîme vertigineuse de son travail. Une mise en abîme rendue également possible par les apports de Caroline Thompson et Steve Carell. À l’instar de son travail sur Edward aux mains d’argent, Thompson fait de Mark Hogancamp un authentique freak asocial reclus dans son propre royaume imaginaire duquel découlent ses œuvres d’art, de la même manière qu’Edward était un artiste d’exception enfermé dans un château. De son travail pour Burton, mais aussi Barry Sonnenfeld pour lequel elle écrivit La Famille Addams, Thompson va également reprendre sa faculté subversive à traduire par un humour enfantin, des éléments de sexualités alternatives, comme le sadomasochisme, et les incorporer harmonieusement à une production mainstream. Le fétichisme de Hogancamp pour les chaussures à talons aiguilles ou le look de pin up dominatrice des membres du commando vont de pair avec les obsessions du cinéaste pour ce type d’imagerie présent dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et La mort vous va si bien. De son film de 1992, Zemeckis reprend l’idée d’une sorcière dominant les évènements au sein de sa tour d’ivoire, allant jusqu’à affubler Diane Kruger d’une coiffure similaire à Isabella Rossellini. Une approche iconoclaste, politiquement incorrecte, que l’on retrouve également du côté du monde de Marwen, dans lequel la violence est omniprésente, au point que le film verse allègrement dans la Nazisploitation avec tout ce que cela implique de gore et de nudité gratuite, mais avec des poupées à la place d’humains. Ce qui permet au réalisateur de libérer ses penchants pour l’humour macabre lié à son amour des EC Comics, que l’on retrouve aussi bien dans La Légende de Beowulf que dans Le Drôle de Noël de Scrooge, mais aussi de sa frustration de n’avoir pu mettre en chantier la suite de Roger Rabbit située dans la seconde guerre mondiale.

Outre cette approche décomplexée, l’autre atout majeur du long métrage se trouve dans l’interprétation de Steve Carell. Un comédien d’exception, qui malgré des prestations à contre emploi, n’a jamais eu l’aura de respectabilité dont peuvent bénéficier Ryan Gosling ou Tom Hardy. À l’opposé du non jeu et de l’acting studio caricatural qui prédomine à l’heure actuelle, Carell joue deux registres diamétralement opposés. D’un côté Cap’n Hogie, un personnage enjoué, véritable déclinaison des stars à l’ancienne dont le simple charisme suffisait à rendre chaque apparition mémorable. De l’autre Hogancamp une personnalité repliée sur elle même, dont le moindre geste traduit une sensibilité à fleur de peau prête à exploser à tout moment. Ce dernier peut être vu comme un prolongement d’Andy, l’asocial qu’incarnait Carell dans 40 ans toujours puceau. Une connexion avec le cinéma de Judd Apatow que l’on retrouve aussi du côté de Leslie Mann comédienne généralement sous exploitée auquel le réalisateur confie un rôle sur mesure reposant sur une approche similaire jouant sur le contraste entre sa personnalité réelle et celle imaginée par Hogancamp. C’est justement à travers ce jeu de miroir permanent entre réalité et fiction, passé et présent, que se trouve le cœur du film. Tout comme James Halliday dans Ready Player One, Mark Hogancamp est un inadapté social, véritable double fictionnel du cinéaste. Et comme l’œuvre mal aimée de Steven Spielberg, Bienvenue à Marwen est un film mental qui ne peut être analysé sous un prisme rationnel, et dont la teneur des enjeux est consubstantielle à l’autoportrait auquel se livre Robert Zemeckis.

Qu’il s’agisse de voir de l’art dans ce que les autres considèrent comme futile et immature, dans son asociabilité… tout renvoie à l’œuvre du réalisateur et à son propre vécu. Deux éléments, et non des moindres, éclairent ce constat. Le premier est la présence de Leslie Zemeckis, l’épouse du cinéaste ayant fait ses débuts dans des films érotiques, qui incarne ici une actrice de films pornographiques. Le second est la présence de la DeLorean que Hogancamp brandit énervé face caméra, pour appuyer la volonté du réalisateur de vouloir tourner définitivement la page pour aller de l’avant et se reconstruire comme l’atteste le climax. Cependant là où le film se montre le plus juste et le plus poignant c’est lorsqu’il touche frontalement à l’origine de toute création. À travers ce récit intimiste, le réalisateur regarde droit dans les yeux ses contemporains, artistes comme spectateurs, et leur parle de la manière dont chaque épreuve, souvent douloureuse, de la vie, est remodelée à travers la création soit pour exorciser soit magnifier le vécu. La force de Bienvenue à Marwen étant d’avoir réussi à traduire cette vérité à travers la seule force de sa fabrication, et non via un discours démonstratif. Une œuvre extrêmement juste vis-à-vis d’elle même et de son public.

Bienvenue à Marwen est, à l’instar de The Walk avec lequel il forme un véritable diptyque, l’un des films les plus personnels de son auteur et l’une de ses plus grandes réussites. Expérimental, poignant et sans concession, au point qu’il donne envie de le redécouvrir de nouveau pour en saisir toute la richesse. On espère juste que le temps lui permettra d’être réhabilité à sa juste valeur.

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