War Machine – Critique

En deux films radicalement différents, l’australien David Michôd s’est imposé comme un auteur hors du commun, aussi à l’aise dans le thriller social poisseux que dans l’aventure post-apocalyptique. Cette année, il profite de l’investissement de Netflix dans des auteurs surdoués pour s’attaquer à un tout autre genre. Avec War Machine, il signe une satire militaire fragile, pas très orthodoxe et bigrement intéressante. Mais aussi franchement bordélique.

A l’origine de War Machine, il y a un livre intitulé « The Operators: The Wild and Terrifying Inside Story of America’s War in Afghanistan », best-seller colossal qui mettait à nu l’envers du décor de l’opération américaine en Afghanistan sous l’administration Obama. Un livre publié en 2012 et signé Michael Hastings, décédé un an plus tard dans un accident de la route. Un livre qui dérangeait et qui faisait suite à un long papier paru dans Rolling Stone, après qu’il eut passé un temps précieux auprès du Général Stanley McChrystal, à la tête de la coalition en Afghanistan. Un sujet de cinéma évident qui a passionné David Michôd. Le réalisateur d’Animal Kingdom s’est emparé de cette histoire folle, l’a remaniée à grands coups d’éléments de pure fiction, pour accoucher de War Machine. Et quoi de mieux que le format de la satire pour traiter d’un sujet aussi grave qu’une guerre qui s’enlise ? David Michôd connait ses classiques, dont MASH de Robert Altman évidemment. Mais plutôt que de s’y confronter directement, il va aborder son sujet via un angle casse-gueule, en ne dévoilant qu’assez tard la nature profonde de son sujet. Une prise de risque bien réelle et qui ne fonctionne pas toujours, mais qui a le mérite d’essayer de proposer quelque chose de neuf. Ce qui est déjà une véritable qualité en ces tristes temps de formatage de la production cinématographique.

Derrière le véritable « Brad Pitt Show » que constitue War Machine, l’acteur-producteur s’étant visiblement fait plaisir quitte à parfois trop en faire, se cache donc un projet extrêmement fragile. En effet, David Michôd est un habitué des sujets durs au traitement très noir. Et il prend ici le contrepied à son propre cinéma. En résulte quelque chose d’immédiatement bancal. David Michôd semble longtemps chercher son film, trouver le ton juste. Il y a un décalage assez net entre une mise en scène extrêmement élégante, plutôt sobre, avec la magnifique photographie de Dariusz Wolski, un sujet profondément grave, et un ton presque léger, ou carrément « cartoon » à travers l’interprétation de Brad Pitt. Tout en mimiques, hyper-masculinité et répliques cinglantes, l’acteur est toujours sur le fil du ridicule et semble bien souvent franchir la ligne jaune par outrance. Pourtant, une fois que le film se trouve enfin (grosso modo lors du déplacement en Europe, ce qui correspond également au moment où le personnage servant de narrateur depuis le début apparait enfin à l’écran), il ne fait plus aucun doute que le rôle est taillé pour Brad Pitt et personne d’autre. War Machine peine à trouver un équilibre. La satire étant traitée avec des grands sabots, cela crée une sensation de flou assez déstabilisante. Mais là encore, une fois que le film s’affirme dans son ton décomplexé, et qu’il dévoile qui est son véritable « héros », tout est chamboulé et il gagne en puissance. Ces choix radicaux témoignent d’une prise de risque conséquente. Un pari pas immédiatement payant mais qui finit par le devenir. Aux forceps, mais quand même.

Et si ce n’est pas dans son propos, une charge virulente contre l’interventionnisme américain et la quête de gloire des chefs de guerre, que War Machine se montre original, c’est tout l’inverse concernant sa mis en œuvre. Film de guerre qui ne montrera la guerre sur le terrain que dans le dernier acte, de façon assez brillante à travers le personnage complexe interprété par l’excellent Lakeith Stanfield, drame qui n’utilise jamais les codes du drame, comédie qui n’est jamais hilarante, War Machine a vraiment de quoi déstabiliser car le film sort en permanence de tous les cadres. Pour le meilleur comme pour le pire d’ailleurs. Il y a des moments au cours desquels il devient même assez génial. Des instants, comme l’intervention du personnage de Tilda Swinton, ou les paroles de villageois afghans. Ces instants viennent faire vaciller ce colosse maniéré qu’interprète Brad Pitt. Ce général au comportement tragicomique, à la fois glacial et chaleureux, persuadé de sa toute puissance et tourné en ridicule dès les premières secondes lors de son entrée dans le cadre, également très iconoclaste. David Michôd cherche le contrepied en permanence, met brillamment en lumière l’absurdité de la situation d’alors, avec ce général parti pour « gagner la guerre » quand l’administration Obama cherchait à quitter le conflit sans trop de dégâts. Il dresse le portrait au vitriol d’une équipe qui ne sait pas trop où elle va, pilotée par des valeurs relativement saines, mais dans laquelle l’alliance entre tradition et modernité ne peut pas fonctionner. Tous ces seconds rôles qui entourent le général son fascinants car complexes, et en décalage avec une situation qui n’est rien d’autre qu’un immense décalage. Un brin laborieux dans le déroulé de son propos, War Machine gagne progressivement en consistance et en cohérence pour s’imposer comme une satire marginale, mordante et foncièrement déstabilisante dans sa liberté de ton. Avec en plus un savoureux caméo pour conclure.

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