Tyler Rake – Critique

Sam Hargrave rentre dans la famille des cascadeurs devenus réalisateurs avec Tyler Rake. Il met en scène un scénario signé Joe Russo et se paye la star Chris Hemsworth en tête d’affiche. C’est bourrin, décérébré, appliqué, mais est-ce que ça suffit à faire un bon film d’action ?

Si c’est une longue tradition notamment à Hong Kong, où les cascadeurs et responsables des cascades deviennent « action directors » avant de devenir réalisateur tout court, c’est moins évident en Occident. Pourtant ces dernières années une porte s’est ouverte, en particulier grâce à Ric Roman Waugh mais surtout Chad Stahelski et David Leitch. Ils ont réglé les cascades auprès des plus grands, notamment les Wachowski, engrangeant ce qu’ils pouvaient de leur science de la mise en scène pour se lancer à leur tour. Et aujourd’hui c’est au tour de Sam Hargrave. Il n’a pas vraiment le même CV que ceux cités précédemment et compte pour faits d’armes majeurs son expérience sur les colossales productions Marvel que furent Captain America: Civil War, Avengers: Infinity War ou Avengers: Endgame. Pas le même genre de talent au travail, mais une immersion dans des productions ultra calibrées jusque dans leur fabrication. Avec Tyler Rake, il se retrouve à la tête d’un produit bien plus modeste, mais qui bénéficie d’une grosse tête d’affiche et du « cachet » Marvel avec un scénario signé Joe Russo. Un scénario adapté de Ciudad, une graphic novel dont il avait signé l’histoire avec son frère Anthony et Ande Parks. Pour la version cinématographique, envisagée depuis la parution et sans doute même avant, l’action ne se déroule plus du côté de Ciudad del Este au Paraguay mais dans une zone fantasmée. Il s’agit de la ville de Dhaka, la capitale du Bangladesh donc, située en plein milieu du pays mais qui pour les besoins du film se voit délocalisée à la frontière avec l’Inde. D’ailleurs cette capitale importante n’est dans Tyler Rake qu’un repère de narco-trafiquants, d’enfants soldats et de policiers et militaires corrompus. Après tout on s’en fiche, on est là pour voir un gros film d’action bourrin qui défouraille. Les Bangladais apprécieront. Problème, si on est prêt à passer outre les incohérences géographiques et l’imagerie raciste pour assurer un spectacle qui vaudrait le coup, il faut vraiment assurer derrière pour tout le reste. Et ce n’est pas le cas.

A croire que pour Sam Hargrave, un bon film d’action se limite à de bonnes scènes d’action. Il est vrai qu’elles sont, pour la plupart, assez réussies dans Tyler Rake. Sous forte influence de The Raid et John Wick, elles misent sur des bastons/gunfights extrêmement brutales et réalistes, le héros enchaînant les assaillants tous plus vénères les uns que les autres. A la différence que tout cela pourrait être bien plus sanglant et que Tyler Rake pourrait être un brin plus vulnérable pour y croire complètement. Car malgré la construction narrative, ultra classique au demeurant, qui vient placer la conclusion au début du film, il y a un vrai problème d’empathie. Le scénario a beau avoir la main lourde sur le sacro-saint trauma du héros, rien d’autre ne vient créer un quelconque attachement. Et certainement pas son côté humain qu’on veut nous mettre en avant quand il prend une décision qui n’a absolument aucun sens au moment de poursuivre sa mission. Pourtant, c’est ce genre de détail qui fait un bon film d’action, qui transcende des séquences d’action en apportant une plus-value. A vrai dire, aucune séquence en dehors des affrontements ne fonctionne vraiment, aucune émotion ne s’en dégage, à tel point que le destin tragique vers lequel se rue le héros finit par laisser indifférent. Ces scènes n’apportant rien, à l’image de celle avec David Harbour, elles vont même jusqu’à plomber le rythme du film. Et il n’y a rien de plus agaçant qu’un film d’action ennuyeux.

Sam Hargrave peut se donner tout le mal qu’il veut à shooter des bastons très efficaces, près des acteurs et sans coupe, à utiliser l’artifice du faux plan-séquence pour immerger le spectateur dans l’action, à multiplier les cadavres, à accompagner chaque coup d’un mouvement de caméra bien senti… il lui manque un scénario solide et qui fait sens. On est tellement loin d’un Commando ou d’un Rambo II, et encore plus loin d’un Man on Fire dont Tyler Rake s’inspire énormément mais sans en saisir la portée universelle. Au lieu de ça, Sam Hargrave filme un mercenaire doué mais sans saveur ni charisme exceptionnel qui évolue en mode automatique dans une ville du Bangladesh qui ressemble à un pays en guerre. Alors oui, on peut éprouver un certain plaisir devant des mises à mort inventives et plutôt bien shootées, devant certaines scènes très bien construites et des séquences d’action qui ne ressemblent pas à une bande démo de cascadeur, devant LA longue séquence centrale qui repousse les limites ou l’affrontement final sur le pont qui multiplie les assaillants et les modes de combat. Il y a de quoi prendre son pied à plusieurs reprises mais Tyler Rake est surtout très oubliable car il n’arrive pas à la cheville de tous ses modèles. C’est dommage car Chris Hemsworth a besoin de rôles d’action hero qui lui vont tellement bien. Mais pour s’en convaincre, il vaudra mieux revoir Hacker de Michael Mann plutôt que ce DTV banal.

2.5

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