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Trois mille ans à t’attendre – Critique

Échec sans surprise au box office, 2,9 millions de dollars de recettes pour un budget de 60 millions, faisant du film de George Miller l’un des plus gros flops de 2022, doublé d’un accueil critique bien plus mitigé que celui de Mad Max: Fury Road, Trois mille ans à t’attendre demeure pourtant une oeuvre salutaire à plus d’un titre. Explications. 

À la fin des années 90 George Miller découvre la nouvelle Le Djinn dans l’oeil-de-rossignol d’A.S. Byatt et en rachète les droits en vue d’une future adaptation cinématographique. À l’origine Miller souhaite rédiger l’adaptation avec Nick Enright son co-scénariste de Lorenzo. Malheureusement atteint d’un cancer, Enright décède en 2003 avant d’avoir pu s’atteler à la tache. Cependant peu de temps avant sa mort ce dernier conseille à Miller de se tourner vers Augusta Gore. Cette dernière se charge de co-écrire le script avec le réalisateur de Babe, le cochon dans la ville. Octobre 2018, Miller officialise la production de Trois Mille ans à t’attendre avec l’aide de son fidèle producteur Doug Mitchell. Le réalisateur s’entoure de nouveau de sa monteuse et épouse Margaret Sixel, ainsi que du chef opérateur John Seale et du compositeur Junkie XL. Tandis que Roger Ford (Babe, le cochon devenu Berger) s’occupe des décors et Kym Barrett, ancienne collaboratrice phare des soeurs Wachowski, des costumes. Habitué des productions Marvel Studios, Paul Butterworth se charge des effets visuels avec les compagnies Method Studios, Mr. X, Future Associate et Fin Design & Effects. C’est en rencontrant Tilda Swinton et Idris Elba dans des festivals de cinéma que Miller a l’idée de leur confier les rôles principaux. Ces derniers sont rejoints par Aamito Lagum, Nicolas Mouawad, Megan Gale, Matteo Bocelli, Kaan Guldur, Lachy Hulme, Burcu Gölgedar, Sarah Houbolt et Melissa Jaffer. Le tournage, initialement prévu en mars 2020 en Turquie et au Royaume Uni, est repoussée à septembre de la même année du fait de la pandémie de COVID-19, obligeant l’équipe à recentrer entièrement le tournage en Australie entre Sidney et ses environs pour 62 jours. Initialement prévue en septembre 2021, la sortie du film est repoussé en 2022 en vue d’une avant première au Festival de Cannes.

Narrant la rencontre entre la narratologue britannique Alithea Binnie (Tilda Swinton) et un Djinn (Idris Elba) qu’elle libère accidentellement de sa bouteille dans un hôtel à Istanbul, Trois Mille ans à t’attendre est une oeuvre atypique qui trouve ses racines dans la profession de foi qui anime George Miller depuis des décennies. Suite au succès mondial du 1er volet de Mad Max, ce dernier est surpris des résonances que font les spectateurs du monde entier entre Max Rockatansky et les figures du cowboy, du chevalier et du samouraï. Poussant ses recherches plus loin, il découvre les travaux de l’universitaire Joseph Campbell, notamment son ouvrage Le héros au mille visages ayant déjà influencé George Lucas pour concevoir la structure narrative de La guerre des étoiles. Marqué à vie par cette découverte, Miller va orienter son oeuvre vers une mise en perspective du parcours du héros et des mythes ayant façonnés l’histoire de l’humanité. De Max à Furiosa, en passant par le couple Odone, Babe ou le manchot Mumble, les protagonistes de son oeuvre sont poussés à sortir du microcosme dans lequel ils évoluent pour aller vers un macrocosme qui impactera leur communauté mais aussi l’univers, avec pour point d’ancrage la manière dont les mythes peuvent créer un bien commun fédérateur ou servir d’instrument de pouvoir pour des faux prophètes comme Lovelace ou Immortan Joe. Une thématique fondamentale pour comprendre le cinéma de George Miller, dont on aurait pu croire, au vue de l’incroyable réception autour de Mad Max: Fury Road, qu’elle serait désormais admise, mais vu l’absence de reconsidérations sur les oeuvres antérieures du cinéaste, Miller semble condamné à n’être célébré que pour sa franchise post apocalyptique. Si le parcours mythologique répond de nouveau présent dans Trois Mille ans à t’attendre c’est désormais via un prisme intimiste et réflexif questionnant frontalement le spectateur dans son rapport aux histoires. Tout d’abord à travers Alithea Binnie, qui à l’instar des protagonistes cités plus haut, est une figure solitaire qui va devoir sortir du microcosme que représente son approche parcellaire et cartésienne des histoires qu’elle assure lors de conférences pour se confronter au macrocosme que représente le Djinn et ses contes. Le 1er acte du récit centré sur une conférence d’Alithea est justement une parfaite représentation de ce qu’ont fini par devenir les travaux de mythologie comparative issus de Joseph Campbell. Un schéma simpliste dans son approche du fil d’Ariane, représenté à l’écran par la Justice League que Miller faillit adapter il y a plusieurs années, et récupéré par une pléthore de gourous du développement personnel soucieux de faire de leurs adeptes des Self Made Men avec la logique individualiste et ultra libérale qui en découle. Quand ce ne sont pas les oeuvres de fiction qui se retrouvent à citer directement Campbell dans leurs diégèses de manière cynique à l’instar de La La Land et Army of the Dead. Une approche belliciste contre laquelle Campbell avait plusieurs fois mis en garde de son vivant, ne souhaitant pas que ses travaux deviennent de simples schémas publicitaires, lui qui cherchait justement à ouvrir le champ des possibles quand aux résonances que pouvait avoir les diverses cultures ayant façonné l’humanité.

L’esprit apparaissant auprès d’Alithea durant sa conférence pour lui balancer « Foutaises » vis à vis de son approche  parcellaire des mythes est la prémisse d’un récit s’évertuant à remettre l’église au centre du village, en axant le champ des possibles qu’incarnent les contes et les mythes. Le tout en remettant à l’honneur les différents chercheurs, anthropologues, narratologues…  ayant passé leur vie à essayer de trouver les diverses vérités humaines derrière les histoires remontant à l’aube des temps. Le personnage d’Alithea en est une parfaite illustration, au point que Miller rattache l’origine de sa vocation à une faille intime. En cela elle se rapproche d’Eleanor Arroway dans Contact, film réalisé par Robert Zemeckis, sur lequel travailla pendant un temps George Miller au point que certaines de ses idées furent gardées dans le résultat final. La plus marquante étant sa scène d’intro où la caméra quitte la terre pour rejoindre le regard de sa protagoniste principale en traversant l’univers, et que l’on retrouve dans un moment clé de Trois Mille ans à t’attendre impliquant le voeu d’Alithea. Cependant s’il y a bien un film que l’on pourrait rapprocher de Trois mille ans à t’attendre, c’est L’odyssée de Pi. À l’instar du survival d’Ang Lee, George Miller va utiliser les 3 contes du Djinn pour questionner les croyances intimes du spectateur quant à son rapport aux histoires, par l’intermédiaire d’un conteur ayant vécu les événements qu’il décrit à un récepteur. L’amour interdit du Djinn pour la reine de Saba, le parcours de Gulten esclave de Soliman le magnifique et Zefir la jeune épouse cherchant à acquérir toute la connaissance du monde sont des histoires renouant avec la puissance évocatrice des contes des premiers temps via leur apparente simplicité narrative. Le but étant de toucher en plein coeur Alithea comme le spectateur sur les résonances qu’ont ces histoires sur lui. Une véritable poupée russe thématique qui joue sur un effet miroir entre le parcours tragique du Djinn représentant la fiction et les fêlures réelles d’Alithea. L’amour impossible du Djinn pour la reine de Saba fait écho à celui que connut Alithea par le passé, tandis que la soif de connaissance de Zefir peut être vu comme un écho à celle que la narratologue éprouve à l’égard des histoires. Au point que ces diverses histoires vont la pousser à faire éclater une vérité en elle sous forme de voeux. Un cheminement qui trouve son point d’ancrage visuel à travers des décors restreints qui appuient l’idée de lier à l’intime à des enjeux universels. À l’instar de L’odyssée de Pi évoqué plus haut, l’approche de Miller est également de renouer avec toute une tradition du cinéma baroque, et notamment le duo britannique Michael Powell-Emeric Pressburger. Des génies derrière Le Narcisse Noir, Miller va faire sienne l’idée d’un visuel enivrant exaltant les passions refoulées de ses protagonistes à travers un schéma initiatique ayant trait à un imaginaire populaire. Cependant, Miller oblige, le visuel des 3 contes dispose d’une empreinte esthétique qui doit également beaucoup à la revue Métal Hurlant et ses illustres artistes. Dans ses designs, créatures et autres visions d’une décadence royale, le film de George Miller donne par moment l’impression de voir des planches de Caza, Druillet et Moebius prendre vie sous nos yeux.

À l’instar de la récente série Primal, Trois Mille ans à t’attendre apparait comme l’une des représentations les plus abouties de l’imagerie des Humanoïdes Associés dans un contexte n’évoquant pas directement la science fiction à laquelle le courant est souvent rattaché. Une démarche esthétique qui culmine lors de la révélation du souhait d’Alithea qui allie imagerie cosmique et mouvement baroque italien. Le montage de Margaret Sixel s’avère particulièrement soutenu, alternant transitions subtiles et ruptures de ton abruptes qui font de l’ensemble une oeuvre dense, condensant en 1H48 ce que de nombreux cinéastes mettraient plus de temps à raconter. À cela vient s’ajouter l’excellente prestation de ses interprètes. Actrice exceptionnelle, mais enfermée dans sa démarche transformiste et son attrait pour les figures de double dont elle s’est faite une spécialité, Tilda Swinton trouve avec Alithea Binnie l’un de ses meilleurs rôles. Faisant preuve d’une véritable sensibilité à fleur de peau qui duplique l’empathie à son égard, tout en renouant avec une thématique romanesque et existentielle qui la fit connaitre dans les années 90 avec Orlando de Sally Potter. Il en va de même pour Idris Elba, acteur dont le charisme old school, à l’instar de John Hamm, reste encore sous exploité, qui profite du Djinn pour développer un registre introspectif qui appuie à son tour la dimension mélancolique de son personnage. Une approche introspective qui culmine dans le 3ème acte où le Djinn au contact de l’humanité est assimilé par le cinéaste à une figure anthropologique qui doit beaucoup au trope popularisé par Robert Wise dans Le Jour où la terre s’arrêta avec le personnage de Klaatu. Au détour d’une scène ayant trait à une dispute entre Alithea et ses voisines, le cinéaste profite d’un élément du Djinn, sa faculté à capter les sons, pour attirer l’attention de cette dernière sur une musique, comme pour inciter son spectateur à prendre de la hauteur face aux bruits du monde et écouter une forme de silence de l’âme que seuls les arts, la musique dans le cas présent, sont en mesure de procurer. Si le film de par sa richesse peut être interprété de diverses manières, c’est cependant son dernier acte qui déploie la dimension thérapeutique des histoires, ce fameux système logistique destiné à soutenir la vie tel que le décrivait Stephen King dans son essai Écriture: Mémoires d’un métier, à travers notamment la figure de la piéta déjà présente dans Lorenzo. Et qui trouve une nouvelle incarnation à travers ce Djinn fragile soutenant Alithea et par extension l’humanité, avant une conclusion douce amère dont on laissera le soin aux spectateurs d’en déduire le sens. Le tout contribuant à faire de Trois Mille ans à t’attendre le film le plus personnel de son auteur aux côtés de Lorenzo.

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En résumé

Oeuvre déroutante, foisonnante et salvatrice, dont aucun mot n’arrivera vraiment à en retranscrire la richesse émotionnelle, Trois Mille ans à t’attendre s’impose comme une véritable anomalie dans le cinéma contemporain.
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