Triple frontière – Critique

Longtemps promis à Kathryn Bigelow, en développement depuis bientôt 10 ans, Triple frontière a fini par voir le jour grâce à Netflix et sous la direction de J.C. Chandor. Un projet miraculé qu’il aurait été bien triste de rater tant il regorge de qualité et transpire le cinéma par chaque coin du cadre. Une nouvelle grosse réussite pour le réalisateur du New Jersey.

Fin 2010, Mark Boal, auréolé de son oscar pour Démineurs, tient déjà sa nouvelle collaboration avec Kathryn Bigelow. Il s’agira de Triple Frontier, un thriller situé dans le milieu des cartels là où se rejoignent les frontières du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay. A l’époque, Tom Hanks et Johnny Depp sont annoncés au casting, plusieurs stars sont envisagées, le budget explose, le studio (Paramount) veut imposer la présence de Will Smith, ce que refuse Bigelow. Et le projet Triple Frontière s’endort. Kathryn Bigelow et Mark Boal se concentrent sur Zero Dark Thirty et il faudra attendre 2015 pour que le film refasse parler de lui avec la possibilité qu’il soit mis en scène par J.C. Chandor. Le réalisateur sort tout juste du beau succès de son troisième film, l’étonnant A Most Violent Year, et il parait clairement être l’homme de la situation. Sauf que la production traine encore et toujours. Entre 2016 et 2017, les noms de Johnny Depp, Tom Hardy, Mahershala Ali, Ben Affleck, Channing Tatum et Mark Wahlberg se greffent au projet, puis le quittent. Mais en mai 2017, Netflix s’intéresse sérieusement à Triple frontière et même si le film mettra encore de longs mois à entrer en production, il semble sauvé. C’est chose faite au 22 mars 2018, quand le tournage démarre enfin à Hawaï. J.C. Chandor n’a pas abandonné et a retravaillé le script de Mark Boal, Ben Affleck a décidé de récupérer son rôle et il se lance dans l’aventure aux côtés d’Oscar Isaac, Adria Arjona, Pedro Pascal, Charlie Hunnam et Garrett Hedlund, intelligemment castés pour jouer deux frères. Le directeur de la photographie russe Roman Vasyanov, collaborateur de David Ayer depuis End of Watch, est recruté pour apporter une lumière très froide au film. La partie décors est confiée à Greg Berry, qui a fait ses preuves sur quelques films d’action avec Jason Statham mais également sur Deadpool, Detroit ou Traffic. Il est épaulé par Peter Borck à la direction artistique, et qui a notamment travaillé sur American Sniper, The Town et Argo. Autant dire qu’il y a du beau monde devant et derrière la caméra. De quoi ne même plus penser à ce qu’aurait pu en faire une cinéaste de la trempe de Kathryn Bigelow. Et en effet, J.C. Chandor accomplit un nouveau tour de force avec Triple frontière, film qui transcende à nouveau les genres pour mieux marquer la singularité de son auteur.

Dans un premier temps, on pourrait presque se demander où est passée la finesse du réalisateur de A Most Violent Year. Cette faculté rare à aborder un genre extrêmement codifié pour le réinventer sans le trahir. Car Triple frontière démarre comme un bon vieux « heist movie » 1)Film de braquage des familles, comme une série B certes très efficace mais comme on en a déjà vu des centaines. Ceci dit, ça tape assez fort, avec une introduction focalisée sur le personnage campé par Oscar Isaac. Une introduction digne d’un film de guerre parmi ce qu’il y a de plus brutal et précis, du côté de La Chute du faucon noir ou du second Sicario. Pas de chichis donc, d’autant plus que ça démarre au doux son de « For whom the bell tolls » de Metallica. La précision sera le maître-mot de tout le film. Précision dans l’écriture et dans la mise en scène, dans le sens du timing, dans tout ce que le film va proposer comme réflexion sur l’état du monde. Car il ne faut pas se leurrer, on est bien chez J.C. Chandor et Triple frontière ne va pas suivre une progression linéaire et classique. La mise en place de l’équipe, et donc la présentation des divers personnages, est également construite de façon assez classique. Pourtant, on sent déjà qu’on ne se trouve pas face à une série B lambda dans le sens où J.C. Chandor va apporter quelques éléments épars, sans paraître leur donner de l’importance. Sauf que ces détails sont essentiels. Ils vont créer de la nuance dans le propos « guerrier », apporter de la profondeur aux personnages et au discours. Ainsi, on comprend assez rapidement que les auteurs portent un regard désabusé sur la condition du soldat, et notamment sur la considération de la société, et de tout un système, envers celles et ceux qui donnent leur vie pour leur drapeau. Tous ces héros de guerre réunis vivent une existence qui ne représente pas vraiment le rêve américain. Ils étaient des experts, ils se retrouvent à dealer de la drogue, livrer des combats illégaux, tenter de vendre des biens immobiliers ou donner des cours sur la philosophie du guerrier, pour les mieux lotis. Ils portent tous les séquelles de ce qu’ils ont été, en même temps qu’ils en sont nostalgiques. Ce jeu sur le paradoxe est traité de façon très intéressante.

On n’est clairement pas face à un schéma « classique » du genre. Mais on est bien face à un film de J.C. Chandor, qui ausculte à sa façon si particulière la chute des mythes américains. Mais il scrute également en profondeur l’âme humaine. L’être humain et ses failles, mais également ses meilleures compétences, le fascinent au plus haut point. C’est ce qui lui permet, avec un sens prodigieux du détail, d’apporter de la matière à son récit pour le faire sortir du cadre imposé. Il trimballe ainsi les carcasses fatiguées de ses magnifiques acteurs, se transformant en véritables machines de guerre lors de la longue séquence de l’assaut. L’efficacité et la précision du réalisateur prennent ici tout leur sens. Précision dans l’élaboration du plan et dans son exécution, avec une topographie des lieux délimitée à la perfection pour une immersion totale et une compréhension de l’action pour le spectateur. Et efficacité dans la tension continue qu’il parvient à créer et maintenir tout le long de sa séquence. A ce moment, il est impossible de regretter l’absence de Bigelow sur le projet tant Chandor assure le job quand il s’agit de mettre en scène une séquence d’infiltration et d’élimination des ennemis présents sur le lieu de l’action. Même dans sa façon d’amener la notion de cupidité à travers le personnage brillamment interprété par Ben Affleck, définitivement au sommet de sa carrière depuis quelques années, Triple frontière est d’une efficacité redoutable. Toujours cette notion de faille, de faiblesse, chez l’être humain. Grâce à ce sens du détail, il rend crédible l’incroyable. Cela se traduit parfois par des petits riens qui finissent par donner énormément de sens au propos. Par exemple, le fait qu’il n’existe pas de billets plus gros que le 100 dollars, ce qui crée logiquement une problématique logistique au moment de déplacer 250 millions de dollars dans des sacs. Ou le dernier plan, qui est en réalité une conséquence d’une capacité particulière du personnage campé par Charlie Hunnam. Tout fait sens, rien n’est gratuit et tout est logique dans la construction.

Mais si l’efficacité est de mise tout le long, c’est dans sa seconde partie que Triple frontière devient véritablement surprenant et s’impose comme une nouvelle grande réussite pour ses auteurs. J.C. Chandor et Mark Boal y convoquent les figures tutélaires du Trésor de la Sierra Madre de John Huston et du Salaire de la peur de Clouzot (voire peut-être même plus du Sorcerer de William Friedkin pour son aspect chemin de croix). Cela a été dit et répété. L’inspiration est claire et nette, mais elle reste une inspiration tant Triple frontière en tire quelque chose pour créer sa propre mythologie. Cette seconde partie du film, très axée aventure/survival, tient parfois de la pure symbolique mais ne verse jamais dans la psychologie de comptoir. Au centre reste l’analyse des failles de l’être humain et comment il peut être capable de se focaliser sur ses compétences pour obtenir une forme de rédemption. On est loin de la démonstration de masculinité à laquelle le film aurait pu faire penser. J.C. Chandor y apporte toute sa finesse de lecture autant qu’une mise en scène d’une précision redoutable. Mais également une narration toujours juste, avec des ruptures de ton permanentes permettant de maintenir le niveau de tension tout en aménageant des moments élégiaques. On y retrouve un certain sens de l’épique mais sans en faire des tonnes, de l’aventure sacrificielle et fraternelle, des valeurs qui n’ont plus vraiment de place aujourd’hui à Hollywood… On n’en attendait pas moins de J.C. Chandor, roi du contrepied qui signe une nouvelle œuvre extrêmement riche derrière les apparences, et qui offre à Netflix une de ses meilleures productions.

References   [ + ]

1. Film de braquage
4.5

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