fbpx

Titane – Critique

Deuxième film, et déjà une Palme d’or. Récompenser Titane, le nouveau film de Julia Ducournau est un symbole fort dans un festival souvent critiqué, à raison, pour la faible représentation des réalisatrices en compétition. Mais après Grave, que vaut le second long métrage de Julia Ducournau ? Est-ce le film choc et responsable de malaises annoncé un peu partout ? Et Julia Ducournau est-elle vraiment ce nouveau fer de lance du cinéma de genre français ?

4 ans après Grave, cette « révélation » d’un cinéma de genre pour ceux qui n’aiment pas le cinéma de genre, Julia Ducournau est donc de retour. Une réalisatrice naturellement attachante de par son érudition certaine concernant un cinéma horrifico-fantastico-dérangeant, de par son humilité et de par son désir de bien faire et de bousculer des conventions. On ne pourra pas lui enlever ça. Elle cherche à faire un cinéma qui ressemble à celui qui la bouscule, tout en cherchant sa propre identité cinématographique, et Titane est l’incarnation même de cette quête. Un film à la gestation douloureuse, fruit d’un travail de longue haleine et d’une écriture qui semble avoir été compliquée. Mais c’est également le second long métrage d’une jeune réalisatrice qui doit porter sur elle une pression considérable, à cause des tonnes de louanges ramassées lors de son premier essai. Cela se ressent énormément dans Titane, et nul doute que cette pression se fera encore plus grande après avoir été auréolée d’une Palme d’or devant des talents aussi grands et/ou solides que Paul Verhoeven, Apichatpong Weerasethakul, Ryûsuke Hamaguchi, Justin Kurzel ou Jacques Audiard. Est-ce le film ou son symbole qui fut récompensé cette année ? Difficile de se mettre dans la tête du jury. Mais ce qui est certain, c’est que le film de Julia Ducournau, aussi plein de bonne volonté soit-il, passe à côté de ce qu’il promet et s’impose comme un véritable modèle de frustration.

Des bagnoles, du sang, du métal, des mutations, une fusion de genre(s)… Titane promet énormément. Trop. Le film déborde d’une énergie certaine, parfois communicative, mais que Julia Ducournau ne parvient pas à canaliser. Et ce désir brûlant de produire du cinéma se retourne contre le film. Comme s’il se sabotait en permanence, ne laissant finalement que des instants du film puissant qu’il aurait pu être. C’est d’autant plus dommage que pendant les premières minutes, il est difficile de ne pas y croire. Le générique sous forme de fureur mécanique est extrêmement efficace, au moins autant que la scène d’introduction. Un long plan séquence parfaitement exécuté dans une sorte de salon de l’auto underground où des stripteaseuses s’affairent autour et sur des véhicules rutilants. Une séquence à la vulgarité assumée, tirant à balles réelles sur ces salons où des bagnoles sont « mises en valeur » par des hôtesses qui n’ont rien à foutre là si ce n’est pour satisfaire le regard lubrique de bonhommes qui ne ratent pas une occasion de se rincer l’oeil. La mécanique fonctionne bien, ironiser par un excès esthétique une aberration sociétale. Et quelque chose saute immédiatement aux yeux : Julia Ducournau a fait un bon en avant en terme de technique. C’est beau, maîtrisé, les couleurs pètent dans tous les sens et la bande son est bien utilisée. La caméra est positionnée là où elle doit être, ainsi le dispositif se montre extrêmement efficace. On ne pouvait pas rêver meilleure entrée en matière, après un prologue beaucoup plus convenu et manquant cruellement d’impact (ce qui est assez problématique étant donné le contenu de la scène). Ainsi, la promesse d’un film vraiment différent, fiévreux et au discours contemporain bien amené s’impose. Avant de s’évaporer et c’est bien là tout le problème. Par la suite, et sur à peu près toute la durée, Titane va multiplier les sorties de route pour essayer de flirter avec différents genres et influences, sans qu’une véritable ligne directrice ne s’écrive vraiment. Concrètement, le film échoue sur tous les points où un autre essai bordélique s’en sortait par miracle : Martyrs. Le film mal-aimé de Pascal Laugier était également en permanence sur le fil, troublant son intrigue, partant un peu dans tous les sens, mais conservait son objectif en ligne de mire, de sorte à ce qu’au final, l’impression de bordel laisse place à une certaine cohérence chaotique. Sans même mentionner ses scènes chocs qui s’assumaient jusqu’au bout, elles.

Il y a donc plusieurs films dans Titane, ce qui n’est pas nécessairement un problème, sauf qu’ils ne cohabitent pas très bien ensemble. Chacun de ces films pris séparément présente un vrai potentiel, mais qui n’est que trop rarement exploité. Ainsi, le propos général qui concerne la transidentité, et qui trouve un écho bien vu dans cette mutation permanente qui définit la structure du film, se voit torpillé par le fait que cette transformation n’aboutit sur rien de concret. On y trouve par exemple un film assez réjouissant concernant une femme serial killer qui assassine essentiellement des hommes, et notamment des représentations bien senties des effets néfastes d’une société patriarcale. Sauf que ce film est abandonné en cours de route, après une séquence de massacre assez étrange où le sérieux et la gaudriole ont du mal à cohabiter. On y trouve également un film, assez furtif, qui explore la sensualité étrange provoquée par la rencontre entre la chair et le métal. Un sujet que David Cronenberg avait brillamment traité dans son merveilleux Crash. Plus largement traité, ce film sur une femme qui doit se transformer en homme pour s’intégrer à la société. En passant par le décor d’une caserne de pompiers pour filer la métaphore. Là encore, c’est bien vu sur le papier. L’utilisation d’archétypes extrêmes apporte de la matière au propos. Sauf que sur ce point Titane va souffrir d’un manque de confiance flagrant qui va se traduire par d’agaçantes répétitions. Et notamment cette séquence pendant laquelle Alexia va bander sa poitrine et son ventre pour se rapprocher d’un physique masculin, séquence qui nous sera servie à trois reprises sans grandes variations. On y trouve également ce film sur un type vieillissant obligé de s’injecter des stéroïdes pour rester efficace et garder son autorité dans un environnement qui transpire la testostérone. Mais les deux plus belles promesses narratives de Titane, les plus développées également, vont s’entrechoquer sans que jamais l’hybridation ne prenne. Le titane est un métal utilisé pour des propriétés favorisant le non-rejet par le corps humain. C’est ici tout l’inverse qui se déroule, chaque film présent dans Titane finit par rejeter l’autre.

Parmi ces deux éléments principaux dans l’architecture de Titane, on trouve d’abord cette promesse d’un film cyberpunk. Genre de l’hybridation ultime par nature, où l’humain et la machine se mêlent pour créer une forme de vie nouvelle, il est ici sous l’influence majeure des travaux de Shin’ya Tsukamoto ou même du Akira de Katsuhiro Otomo. Des références bien trop écrasantes qui ne pouvaient mener qu’à une terrible frustration si le geste de Julia Ducournau n’était pas assumé pleinement. Ce qui est malheureusement le cas. Tout cet arc, largement présent car sa caméra vient le rappeler à de nombreuses reprises, ressemble pourtant à une pièce rapportée. Comme si cette forme de vie qui se crée chez Alexia, fruit d’une « scène de sexe » qui ressemble plus à la rencontre entre Un Amour de Coccinelle et un clip de Snoop Dog qu’à Christine de Carpenter, était un élément que la réalisatrice ne parvenait pas à faire vivre dans son récit. Pourtant, elle y met les formes, en appelle à une symbolique qui n’est pas sans rappeler Alien³ (Ripley chauve et enceinte d’une créature hybride) mais elle ne traite jamais vraiment son sujet et il faudra attendre le tout dernier plan pour enfin avoir une véritable vision ouvertement cyberpunk. On n’est clairement pas dans le portnawak que n’aurait pas renié Sushi Typhoon de la grande époque et auquel le récit de Titane semblerait pourtant prétendre. Jamais vraiment fun, ni choquant (le film est extrêmement avare en gore ou en scènes choc, et use énormément du hors champ), Titane séduit bien plus quand il plonge totalement dans le drame. En effet, si la performance d’Agathe Rousselle est évidemment à saluer dans une composition pas évidente à tenir, c’est Vincent Lindon qui apporte une certaine puissance et de la matière dramatique au film. L’acteur en fait parfois des caisses, mais il hérite de la plus belle partition, à savoir celle d’un père embourbé dans une existence détruite par le deuil impossible de son fils disparu. Il y a là matière à un grand drame, avec cet homme en besoin vital de donner de l’amour paternel qui va trouver en Alexia/Adrien un support de substitution. Alors certes, le sujet a déjà été traité, notamment dans L’échange de Clint Eastwood, mais la mise en scène à fleur de peau de Julia Ducournau trouve là un terrain d’expression qui lui sied parfaitement. Et finalement bien plus que cette horreur qui lui plait tant. Ainsi, dans Titane se télescopent une volonté claire et nette de faire un cinéma transgenre à tendance horrifique ou fantastique, dans son sujet comme dans la forme du métrage, et un résultat qui ne tient jamais vraiment cette promesse. La maîtrise technique de la réalisatrice est clairement plus affirmée, elle produit des images qui, prises indépendamment, peuvent parfois être fortes, mais elle bute sur un script qui se perd en cours de route et ne parvient jamais à harmoniser ce mélange des genres. L’hybridation ne prend pas alors que tous les éléments sont présents, que le talent est là sans aucun doute, et que Julia Ducournau ose beaucoup de choses sans craindre le ridicule (qui est parfois très présent).

2

Votre avis ?

7 0
Aller à la barre d’outils