The Witch – Critique

Tandis que le cinéma dit « horrifique » tourne dramatiquement en rond depuis de trop nombreuses années, voici The Witch, premier long métrage de Robert Eggers acclamé et estampillé chef d’œuvre à peu près partout dès son passage à Sundance. Et si le film n’entrera sans doute pas dans l’histoire, il représente tout de même une proposition de cinéma aussi singulière qu’audacieuse, avec un discours étonnamment mature.

Même si Stephen King a annoncé avoir été terrorisé par The Witch, il faut bien avouer que ce n’est pas tant dans le registre de la peur que le premier film de Robert Eggers impressionne. Tout du moins pas dans l’utilisation d’un effroi immédiat ou d’une terreur prégnante. Le film renoue avec une forme de cinéma d’horreur qui fait régner l’ambiance et une expression d’horreur psychologique, ce qui le situe d’emblée en marge du système engorgé par des années de found footage dégueulasse et de films de possession identiques les uns aux autres. Concrètement, Robert Eggers vise très précisément ce qu’est parvenu à atteindre Stanley Kubrick avec Shining. Une ambition un brin démesurée, mais hautement louable tant elle sort des sentiers battus.

La grande force de The Witch tient dans son identité en marge. Tout d’abord son cadre, dans un genre qui préfère généralement un environnement contemporain, et qui plonge ici en plein XVIIème siècle sur un continent américain quelque part encore vierge. Autre cadre fondamental, celui de la sorcellerie, adopté ici non pas sous l’angle de la figure mythologique fantastique mais comme symbolique multiple. Robert Eggers renvoie ainsi dos à dos une approche théologique et une autre cartésienne, afin de développer son propos sur la chasse aux sorcières et ce que ces dernières pouvaient représenter. Il y a également ce refus d’une mécanique horrifique classique ou contemporaine, préférant une approche troublante car austère, presque inanimée, mais qui infuse une angoisse permanente car elle s’adresse directement à des peurs primales. La perte d’un enfant, la toute puissance de la nature, la peur de l’inconnu et celle d’une punition « divine ». Derrière la froideur de ce cinéma se cache quelque chose d’intense et de riche, preuve d’une maturité peu commune chez un cinéaste si peu expérimenté. On y retrouve une énorme influence du cinéma scandinave dans le traitement tout en retenue, mais également le perfectionnisme kubrickien donc, autant dans l’attachement à Shining que dans l’utilisation d’un sound design qui n’est pas sans rappeler celui de 2001 l’odyssée de l’espace. Une dissonance auditive qui cherche à créer une sorte de malaise pour accompagner l’éclatement de cette famille aux croyances destructrices.

Le cœur du sujet est là. L’intégrisme religieux comme terreau fertile à l’expression du Diable. Et le repli sur soi comme cocon de protection du monde extérieur qui se transforme en la plus terrible des menaces. S’il ne parvient pas à créer une véritable forme de terreur tenace, la rigueur et la maîtrise avec lesquelles sont amenées ces réflexions s’avère impressionnantes. De cette famille tellement dévote qu’elle en devient extrémiste, où l’amour entre des parents et leurs enfants est remplacé par le culte du pêché et une soumission bête et méchante à une interprétation des textes divins, finit par naître le Mal. En filigrane, le propos de Robert Eggers est de démontrer que cette peur des sorcières fut créée de toutes pièces par l’intégrisme religieux. Mais tout en gardant un pied bien ancré dans une mythologie fantastique consacrée à ces créatures. Rien de bien nouveau, mais un respect absolu de l’origine de ces légendes.

Cette étude de la naissance du Mal se fait à travers le parcours initiatique de la jeune Thomasin, interprétée par la très impressionnante Anya Taylor-Joy, faisant notamment face à un père en totale perdition prenant les traits de l’excellent Ralph Ineson. De jeune fille à femme, jusque dans un final opératique de toute beauté, un parcours dans la douleur, le sang et les larmes, ponctué de visions symboliques fortes, de la traite sanglante aux apparitions du bouc, symbole du Malin, en passant par ces étranges faces à faces avec un lapin. Et si le traitement s’avère glacial et rude, il s’en dégage pourtant une étonnante étincelle de vie. La rigueur de la mise en scène, à travers une construction très géométrique des cadres, doublée d’une approche très stricte du montage, est une autre preuve de maturité de la part de ce jeune réalisateur. La reconstitution d’époque, avec une photographie souvent désaturée ou en appelant à une chromatique très inspirée du Caravage, impressionne également. L’ensemble est la preuve d’une volonté de tracer une route en marge de la production horrifique actuelle. Une voie qui ne joue pas la carte de la facilité, qui aborde de front des thématiques vertigineuses, et qui ne cherche pas la séduction immédiate. En résulte un film d’horreur évidemment pas comme les autres, sec et aride, un peu arty, ponctué de séquences tétanisantes (une séance « d’exorcisme » particulièrement intense) et d’une beauté formelle toute en simplicité et maîtrise.

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