The Strangers – Critique

Après deux premiers films qui furent deux pures déflagrations, le surdoué Na Hong-jin a pris son temps pour concocter The Strangers, son odyssée fantastique vers les racines du mal. Un thriller pas comme les autres, qui ose des ruptures au sein même du genre qu’il vient redéfinir à sa manière, et qui s’impose comme ce que la Corée du Sud a produit de plus impressionnant depuis J’ai rencontré le Diable.

En pondant successivement de véritables bombes cinématographiques telles que The Chaser et The Murderer, Na Hong-jin devenait en un clin d’œil LE réalisateur à suivre en Corée du Sud. Il aura fallu attendre 6 longues années pour se replonger dans la délicieuse noirceur de son cinéma, dans son cynisme terrible, dans cette intensité qu’il est un des seuls au monde à maîtriser à ce point. Avec The Strangers, il entre définitivement dans le cercle des plus grands en Corée, aux côtés de Bong Joon-ho, Park Chan-wook et Kim Jee-woon. C’est d’ailleurs à ce dernier qu’on pense devant The Strangers, qui ressemble parfois à la réponse parfaite à J’ai rencontré le Diable. En effet, avec ce film Kim Jee-woon réalisait son « Impitoyable », un film définitif qui venait mettre à mort le « polar coréen ». Na Hong-jin prouve que le genre mérite encore d’être exploré, qu’il est possible d’en tirer encore quelque chose de neuf, voire de carrément le réinventer en le faisant entrer dans une ère post-moderne plutôt nouvelle au pays du matin calme.

Si Na Hong-jin reste fidèle à son univers et à sa grammaire cinématographique, tout en quittant cette fois définitivement l’oppressant décor urbain, il s’abreuve ici de cinéma occidental. Et plus que Seven, auquel on serait tentés de penser au premier abord, c’est vers le cinéma américain des années 70 qu’il faut se tourner. Toute la vague de thrillers paranoïaques, le cinéma teinté de surréalisme dans la représentations de la mécanique du cauchemar, mais également le cinéma horrifique, de L’exorciste à Zombie. On peut également y voir une certaine influence du cinéma d’horreur japonais dans le traitement du personnage de la femme inconnue. Mais cela tout en gardant totalement son identité coréenne, sans jamais faire de compromis à ce niveau, et en développant son propre cinéma. Na Hong-jin se montre extrêmement à l’aise et suffisamment subtil pour développer des petites plages narratives qui font de l’humour une soupape de décompression. Il y a de quoi rire de bon cœur au milieu de ces quelques 2h30 de noirceur extrême, à travers un humour particulièrement efficace, et irrévérencieux. Il ne cède pas à la volonté d’uniformisation en cours dans l’univers du polar coréen et ne renie pas son identité de cinéaste au profit d’une esthétisation qui n’aurait pas de sens. Fidèle à son idéal de cinéma, il livre quelque chose de brut en apparence, et d’extrêmement délicat dans sa fabrication. Faisant de la rupture de rythme un moteur narratif et du mélange des genres un générateur de tension. Ainsi, The Strangers possède un atout devenu très rare : il est impossible de deviner où cela va nous mener. Et pourtant sa progression narrative reste tout à fait logique.

On pourra par ailleurs lui reprocher ce qu’on voudra, de son hystérie à la sensation légèrement bordélique qui émane du dernier acte (éléments qui pourraient éventuellement déranger certains spectateurs), mais ce serait passer à côté du projet de Na Hong-jin qui est de proposer une expérience de thriller radicale, totalement différente de tout ce qui a été produit jusque là. Parmi les innombrables qualités de ce thriller déjà essentiel, l’auteur réussit quelque chose d’inédit dans la gestion de l’empathie entre le spectateur et les personnages évoluant à l’écran. Quelque chose de moralement très complexe. En effet, dans un premier temps l’identification se fera vis-à-vis du personnage de Jong-goo, brillamment interprété par Kwak Do-won jouant sur une ligne proche de celle de Song Kang-ho dans The Host. Un flic de campagne un peu bêta mais au cœur gros comme ça, immédiatement attachant et d’autant plus lorsque sa fille est en danger. Puis cette identification va peu à peu évoluer vers le personnage interprété par l’immense Jun Kunimura. Le changement de point de vue le fait passer de monstre à victime, à travers une séquence de pur survival d’une intensité incroyable, quelque part du côté des Chiens de paille. Puis Na Hong-jin va s’amuser à faire voler l’ensemble des certitudes en éclats. Ce jeu pervers avec l’empathie du spectateur tient de la virtuosité.

Le réalisateur explore à nouveau la mécanique diabolique qui va faire naître le mal dans le cœur le plus pur. Un sujet déjà abordé dans ses films précédents, comme lorsque le héros de The Murderer se retrouve sur le point de commettre l’irréparable pour retrouver son épouse. Mais cette fois, il pousse réellement l’ensemble de ses personnages à bout, leur fait dépasser la ligne jaune. Comme dans son film précédent, il axe une grande partie de son propos sur le racisme engendré par la peur de l’autre, et pousse la chose très loin, non sans un cynisme terrible, lors du final. Na Hong-jin manipule bien volontiers le spectateur, de façon assez virtuose tant il est aisé de se prendre au jeu. Il peut ainsi tout se permettre, dans un mélange des genres digne de Bong Joon-ho. The Strangers peut ainsi tout à coup se transformer, le temps d’une séquence à la fois gore et amusante, en un véritable film de zombies. Cette capacité à se renouveler, tout en gardant une véritable cohérence dans sa mise en scène, très soignée et sans figures de style inutiles, lui permet de conserver un rythme sans fausse note du début à la fin. Le film puise sa force d’une énergie chaotique et d’une gestion du suspense remarquable. Comme en témoigne la séquence d’exorcisme, sommet de tension et de douleur, ou celle, plus loin dans le film, d’un choix que doit faire Jong-goo. Ces deux séquences sont des modèles de montage alterné. Mais plus qu’une démonstration technique, elles sont le réceptacle d’une émotion à fleur de peau. The Strangers est un thriller intense, d’une noirceur absolu et en renouvellement permanent, mais c’est un film qui sait se montrer proprement bouleversant tant il prête une attention de tous les instants à ses personnages et à leur relation. Notamment celle entre un père et sa fille, d’où une émotion vitale.

Truffé de symboles ésotériques et occultes, avec des prêtres, des shamans et des démons, The Strangers est à ce jour le film le plus dense de son auteur. Le plus désespéré également. Il est à la fois une longue odyssée vers les racines d’un mal qui prend possession de toute une communauté, et une intense course d’un père qui doit sauver la vie de sa fille. Nourri de prestations remarquables, notamment celle stupéfiante de la si jeune Kim Hwan-hee, The Strangers prend d’abord son temps pour bâtir de vrais personnages et poser une ambiance étrange, puis se transforme en un maelstrom infernal qui vient les broyer les uns après les autres. Au centre, un homme terriblement attachant, d’abord pitoyable en flic incompétent et père idiot, mais qui donnera tout dans la fureur, de sa morale à sa vie, pour sauver la chair de sa chair. Effrayant, intense, bouleversant, The Strangers est un film fou. Le plus définitif venu de Corée du Sud depuis J’ai rencontré le Diable.

4.5

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