The Night Comes for Us – Critique

Critiques Films
4.5

Première moitié du duo appelé « Mo Brothers » à se lancer dans l’aventure de la réalisation en solo, Timo Tjahjanto vient de placer la barre très haut. Tout en haut même, avec ce The Night Comes for Us qui semble venir d’une autre planète. On peut avoir bouffé du film d’action à la chaîne depuis des décennies, The Night Comes for Us représente une mandale cosmique. Plus encore que ses aînés The Raid et The Raid 2, l’action non-stop et la violence hardcore qu’il propose dépassent toutes les limites.

Les Mo Brothers, duo de réalisateurs indonésiens nommés Timo Tjahjanto et Kimo Stamboel, sont apparus sur la scène internationale à la fin des années 2000 avec le film d’horreur Macabre. Une bonne petite première œuvre, avec une ambiance extrêmement travaillée et une tendance réjouissante pour le gore qui tâche. Ils ont ensuite enchaîné avec un segment de l’anthologie V/H/S/2 puis ont balancé une première petite bombe : Killers. Un thriller d’une noirceur extrême tourné en partie en japonais. Ils ont enfin réalisé l’excellent Headshot avec Iko Uwais, un bon film d’action très efficace, avant de prendre l’un et l’autre des trajectoires différentes, tout en se soutenant mutuellement dans leurs projets en solo. Et le premier à concrétiser est Timo Tjahjanto, bien que la gestation de The Night Comes for Us fut des plus compliquées. En effet, il faut remonter à 2013, soit avant même la sortie de Killers, pour en retrouver les premières traces. Il s’agissait au départ, assez clairement, de surfer sur la vague assez incroyable provoquée par The Raid, véritable déflagration provenue d’Indonésie. Puis, sans qu’on sache véritablement pourquoi, alors que tout semblait partir sur de bonnes bases, le projet s’est cassé la gueule. Timo Tjahjanto s’est même mis en tête d’adapter son scénario en graphic novel (on peut trouver différents visuels sur le net assez facilement). Et The Night Comes for Us a fini par tomber dans l’oubli, jusqu’à ce que Netflix ressuscite le projet, comme par miracle alors que plus personne n’y pensait. Et si les fameux « Netflix Originals » ne sont pas tous au niveau, il faut bien avouer qu’avec celui-ci, un film littéralement insortable en salles, ils ont frappé très fort.

The Night Comes for Us appartient à un genre qui semble aujourd’hui provenir d’une époque révolue. Un vrai film d’action, pur et dur, qui ne s’embarrasse de rien d’inutile, qui ne cherche pas à titiller la fibre nostalgique des 80’s ou 90’s, qui ne cherche pas à séduire tous les publics, qui ne s’impose aucune limite graphique ou morale… une espèce en voie de disparition, clairement. Et un spécimen qui ressemble bien au truc le plus extrême jamais pondu par un cinéaste. Attention, il ne s’agit pas là de parler de ce qui serait LE meilleur film d’action. On reste loin du niveau d’un Terminator 2, d’un Piège de cristal ou d’un A toute épreuve. Mais derrière un scénario presque prétexte, The Night Comes for Us conjugue cette volonté d’une trame narrative misant sur l’action non-stop à un traitement hardcore de la violence assez inédit. Le film de Timo Tjahjanto ne volerait pas sa place dans un dictionnaire à la définition de « surenchère ». En effet, derrière ce récit somme toute banal, avec un tueur d’élite qui refuse une mission et se retrouve à affronter toute sa bande, soit une grande famille d’assassins psychopathes tous plus barrés les uns que les autres, la volonté du réalisateur semble assez simple : épuiser le spectateur. Et dans ce cas, même celui rompu à l’exercice, qui a usé ses VHS et VCD import de films avec Jet Li ou Donnie Yen, et qui a donc bouffé de l’actioner jusqu’à la nausée, finit par s’avouer vaincu. The Night Comes for Us pousse tous les curseurs à fond jusqu’à en péter les manettes. C’est simple, ça ne s’arrête jamais dès que ça s’emballe. Les bad guys s’enchaînent comme dans un bon vieux beat them all, et quand on a l’impression que ça va se terminer de façon expéditive histoire de respirer un peu, il nous balance un duel final interminable qui va foutre l’amateur d’action le plus coriace sur les rotules. A ce niveau là, c’est du grand art. Tous les John Wick et autres Mission: impossible peuvent aller se recoucher, on se situe sur une autre planète.

Dans un tel projet, autant ne pas rechercher une quelconque finesse. Si ce n’est dans une certaine forme de raffinement dans la violence. Le scénario n’est finalement qu’un prétexte à proposer du bourre-pif dans toutes les variations possibles, du headshot aussi spectaculaire qu’inventif, ou du combat à l’arme blanche qui fait de The Night Comes for Us un sérieux candidat à la boucherie de l’année. Le piège d’un tel projet, piège dans lequel pouvait tomber The Raid malgré ses innombrables qualités, vient d’un risque de répétition. Et même là, Timo Tjahjanto s’en sort haut la main. A aucun moment son film ne parait répétitif, et ce malgré une durée affichée dépassant les deux heures. Véritable ode à la brutalité, The Night Comes for Us enchaîne les morceaux de bravoure en s’appuyant sur une prestation d’un Joe Taslim littéralement habité. Chaque combat qui succède au précédent semble mettre la barre encore plus haut, les têtes explosent par dizaines, tous comme les membres détruits à la machette ou au crochet de boucher, le tout dans une dynamique crépusculaire (le héros avance vers une mort certaine et paye le prix de ses actes passés, comme s’il se frayait un chemin en Enfer en butant tous les démons qui se mettent sur sa route) et nihiliste. Clairement, c’est du jamais vu. Après une vingtaine de minutes de film servant à présenter les différents personnages et enjeux, et de préparer via le découpage ce qui constituera le dernier acte de son film (et après déjà quelques beaux moments de baston), Timo Tjahjanto balance un premier très gros morceau avec la séquence de la boucherie. Utilisation judicieuse et sauvage des éléments du décor (ou par exemple comment un os peut devenir une arme), caméra énergique qui accompagne à la perfection chaque mouvement et chaque coup porté, durée des plans assez longue pour que tout soit extrêmement lisible en permanence… le réalisateur a clairement tout compris à comment il convient de filmer l’action pour la faire ressentir physiquement au spectateur. Il capte également parfaitement les capacités et caractéristiques physiques de chaque personnage pour les mettre à profit lors de ses scènes d’action.

Et tout cela avec un goût prononcé pour le gore qui tache, sans le moindre second degré. Sur ce point également, The Night Comes for Us ne fait vraiment pas dans la dentelle et fait preuve d’une grosse inventivité. A l’image de l’utilisation de ce câble en métal par le personnage d’Alma. Mais finalement, là où Timo Tjahjanto fait très fort, c’est dans sa gestion d’un script qui n’a rien de passionnant sur le papier. Car les meilleures scènes d’action du monde ne peuvent faire un film si le récit ne parvient pas à garder le spectateur en haleine. Ainsi, avec sa trame consacré à la protection de cette petite fille, et tous ces personnages prêts à mourir pour cela, il crée une forte empathie. Mais il parvient également à se renouveler quand tout semble tourner en rond. Par exemple, après la monstrueuse séquence du parking souterrain, qui démontre une fois encore une utilisation très intelligente du décor, il introduit un nouveau personnage. Un personnage assez mystérieux, sous les traits de la toujours excellente Julie Estelle, qui va apporter une nouvelle dynamique au récit avec à la clé un combat impressionnant face aux deux femmes assassines membres des Six Mers. Il apporte également de la nuance à travers le personnage d’Iko Uwais, plus charismatique que jamais et rongé par sa relation avec Joe Taslim. Le schéma des deux « frères » séparés par des choix de carrière et qui se retrouvent pour s’affronter n’a rien d’original mais il est toujours efficace.

Avec sa composition musicale complexe qui renvoie parfois à du Carpenter, sa mise en scène redoutable dans sa façon de transmettre au spectateur des sensations physiques brutales, son univers passionnant, ses tonalités désespérées, sa générosité dans l’action et la violence, son refus du hors champ, ses personnages charismatiques et ses dernières 40 minutes d’action non-stop qui pulvérisent à peu près tout ce que le cinéma d’action frileux produit depuis des années, The Night Comes for Us est une bénédiction. Un petit miracle que ce film ait fini par se faire et le résultat tient de la déflagration pure et dure. On en ressort épuisé, rincé, avec l’impression d’avoir reçu des projections d’hémoglobine sur la gueule, et aussi fou que cela puisse paraître, cela fait un bien fou que ce genre de film puisse encore exister.

4.5

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