The Little Girl Who Conquered Time – Critique

Critiques Films
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Réalisateur surtout connu à l’étranger pour le cultissime House, dont une édition Blu-Ray Française se fait toujours attendre, Nobuhiko Ôbayashi est également l’auteur d’autres classiques ayant marqué de nombreux artistes et cinéastes japonais. The Little Girl Who Conquered Time, première adaptation cinématographique de la célèbre nouvelle de Yasutaka Tsutsui (Paprika), est de cette trempe.

En 1965 l’auteur de science-fiction Yasutaka Tsutsui publie la nouvelle La traversée du temps dans un magazine pour lycéens avant que la célèbre maison d’édition Kadokawa Shoten ne l’édite de nouveau en 1967. Cette histoire autour d’une adolescente ayant la faculté de remonter le temps en effectuant des sauts, devient très vite populaire au point qu’une première adaptation sous forme de série télévisée pour la NHK voit le jour en 1972. Cependant il faudra attendre le début des années 80, pour qu’une transposition cinématographique se concrétise par l’entremise de Haruki Kadokawa qui, depuis le décès de son père en 1975, souhaite rediriger la compagnie vers des coproductions internationales et autres adaptations de mangas et best sellers via sa filiale cinématographique Haruki Kadokawa Films. Nobuhiko Ôbayashi est chargé de la réalisation et en profite pour rédiger le script avec Wataru Kenmochi, qui deviendra l’un de ses collaborateurs récurrents. Épaulé par son épouse Kyôko à la production, via leur compagnie PSC, le cinéaste retrouve également ses deux fidèles collaborateurs que sont le chef opérateur Yoshitaka Sakamoto et le décorateur Kazuo Satsuya. Kadokawa confie le rôle principal à Tomoyo Harada une chanteuse et «idol» pour qui ce sera le premier rôle au cinéma, tandis Ryôichi Takayanagi et Toshinori Omi complètent la distribution. Le tournage a lieu dans le village portuaire d’Onomichi, la ville natale de Nobuhiko Ôbayashi.

À première vue la découverte de The Little Girl Who Conquered Time peut s’avérer stupéfiante pour ceux ayant en tête l’adaptation animée de Mamoru Hosoda sortie en 2006, La Traversée du temps. Probablement limité par les contraintes technologiques et budgétaires de l’époque, qui ne lui permettent pas de mettre en avant les mêmes prouesses visuelles liées au saut temporel tel que le fera Hosoda, Ôbayashi fait abstraction de cet élément pour recentrer son récit de voyage dans le temps sur les sentiments de sa jeune héroïne. Bien qu’étant une chronique adolescente au rythme relativement calme, The Girl Who Conquered Time est bel est bien un long métrage du réalisateur de House. Dès le prologue Ôbaysahi opte pour un format 1:33 similaire à celui qui ouvrait son long métrage de 1977. Le noir et blanc faisant écho à la teinte verdâtre présent au début de House. À une différence près, point de changement chromatique et de format violent, mais une transition progressive vers la couleur et un format plein cadre n’apparaissant que lors du générique. Ces quelques minutes suffisent à instaurer l’idée d’un cinéaste cherchant à ajuster son style expérimental à un récit plus intimiste. La suite du long métrage confirmera cette donnée puisque l’on retrouvera les transitions par balayage, jeu sur les couleurs, retours en arrière, animations… ayant fait la réputation de House. Des expérimentations qui prennent place à des moments précis de l’intrigue, au sein d’une histoire prenant le temps d’installer son atmosphère et ses personnages. Le premier tiers du film est axé sur le quotidien de Kazuko Yoshiyama, l’incident marquant le début des hostilités temporelles, ici une fiole cassée dans une classe de sciences, ne fait qu’amorcer une prise de conscience du pouvoir de l’héroïne que bien plus tard. Les retours en arrière étant d’abord ceux d’objets, il faudra attendre un tremblement de terre pour que Kazuko prenne conscience de ce qui lui arrive.

Le film sacrifie volontairement toute logique du paradoxe temporel pour privilégier le ressenti de ses personnages. À ce titre, malgré sa révélation finale qui tient purement de la science-fiction, Ôbayashi n’hésite pas à convoquer des motifs animistes, comme l’océan, pour instaurer une dimension fantastique, quand il ne reprend pas des motifs horrifiques comme la poupée dans la chambre de Kazuko. Ou en montrant un individu sous un jour inquiétant dans une boutique. Si le reste du récit assume totalement le registre du voyage dans le temps, c’est pour poser un regard introspectif sur son héroïne. Un prisme par lequel le cinéaste va exprimer une vision extrêmement personnelle et atypique pour ne pas dire hypersensible. Comme dans son long métrage horrifique de 1977, le réalisateur introduit le motif de l’horloge et du temps qui passe à des fins mélancoliques. À l’instar de House, The Little Girl Who Conquered Time épouse le point de vue de sa jeune protagoniste en jouant sur une extension de son imaginaire d’adolescente, l’humour en moins. Si les expérimentations évoquées plus haut et la musique de Masataka Matsutōya contribuent beaucoup à l’ambiance mélodramatique de l’ensemble, le film sait également jouer d’une approche plus subtile qu’elle n’en a l’air pour retranscrire cet état de fait. Outre la photographie, qui alterne naturalisme et lumière cotonneuse lors du coucher de soleil, Ôbayashi s’attarde sur les seconds rôles notamment un couple âgé ayant perdu leur fils. Loin de trancher avec l’ambiance romantique dénuée de cynisme du long métrage, il contribue à accentuer le propos mélancolique de l’ensemble.

Le film étant tourné dans la propre ville natale du cinéaste, il n’est pas interdit de voir en The Little Girl Who Conquered Time une œuvre aux éléments autobiographiques. Ôbayashi se remémorant ses souvenirs de jeunesse et la disparition de certains de ses proches. Le climax du long métrage, montrant nos deux protagonistes plonger à travers le temps, joue à la fois sur une reprise de la spirale de House, tout en payant son tribu au déplacement temporel de La machine à explorer le temps de George Pal. L’utilisation de photographies en Stop Motion mêlant des incrustations de son héroïne partie remonter vers un passé douloureux finit d’appuyer la dimension cathartique du long métrage. L’épilogue jouant sur une note douce amère conclut de la manière la plus juste possible The Little Girl Who Conquered Time. En dehors de l’adaptation de Mamoru Hosoda sortie en 2006, on peut supposer que le film d’Ôbayashi a eu une influence sur Your Name. de Makoto Shinkai tant certaines scènes semblent sortir directement du film de 1983. D’un point de vue plus théorique on peut supposer que le travail d’Ôbayashi autour de la représentation d’un univers d’adolescente amorce le travail de Peter Jackson sur le mal aimé Lovely Bones. Une preuve supplémentaire de l’importance du cinéma de Nobuhiko Ôbayashi dans le 7ème art contemporain.

Si de part son sujet et son traitement atypique vis-à-vis d’un sous-genre mal aimé, The Little Girl Who Conquered Time semble condamné à ne pas bénéficier de la même aura que House, le film démontre pourtant que Nobuhiko Ôbayashi n’est en rien le cinéaste d’un seul long métrage, mais bien un artiste éclectique capable de plier son style à différents sujets. Une œuvre éminemment personnelle démontrant la sensibilité à fleur de peau d’un cinéaste pour qui le besoin d’expérimenter à des fins émotionnelles est on ne peut plus vital. Sous sa facture modeste, son adaptation de la nouvelle de Yasutaka Tsutsui est une œuvre bien plus riche qu’elle n’en a l’air et mériterait amplement d’être remise sur le devant de la scène.

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