The Limehouse Golem – Critique

Critiques Films
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Quelques années après un très beau premier film, Insensibles, Juan Carlos Medina est de retour derrière la caméra. Et après l’Espagne franquiste, ce metteur en scène inspiré du cinéma du monde se plonge dans l’Angleterre victorienne. Un terrain de jeu qu’il adopte tout naturellement en signant un thriller manipulateur à souhait, avec des personnages très forts et une identité visuelle hors du commun. Une nouvelle réussite donc pour ce réalisateur décidément pas comme les autres.

The Limehouse Golem est adapté du roman Dan Leno and the Limehouse Golem de Peter Ackroyd. Un roman à la forme très particulière puisqu’il s’agit du journal d’un serial killer dans les bas-fonds londoniens et qui aurait logiquement mené à une adaptation calquée sur le modèle du monstrueux Schizophrenia de Gerald Kargl. Sauf qu’au bout d’une vingtaine d’années de tentatives d’en tirer un script, avec notamment l’implication de Terry Gilliam pendant quelques temps, la scénariste Jane Goldman, collaboratrice de Matthew Vaughn et scénariste de La Dame en noir, a abordé l’exercice autrement. D’une façon plus « classique », en se concentrant sur l’enquête policière plutôt que sur les états d’âme du tueur. Et le résultat est assez brillant dans sa construction, entre le whodunit et le thriller façon Le Silence des agneaux. Sur un schéma relativement connu, un enquêteur va faire ses recherches tout en se rapprochant d’un personnage accusé à tort. Mais le script multiplie suffisamment les fausses pistes et twists, tout en gardant une cohérence totale, pour trouver sa propre identité et ne ressembler qu’à lui-même. The Limehouse Golem joue la carte des reconstitutions de meurtres horribles par chaque suspect. Un jeu avec le spectateur qui se retrouve dans la peau de l’inspecteur Kildaire pour juger si oui ou non le personnage a pu commettre ces horreurs. Ludique, le film de Juan Carlos Medina l’est sans aucun doute. Pour cette raison mais également de par son humour finement dosé et qui trouve sa place dans un thriller finalement très noir. Il se transforme même en véritable film noir, en transposant les codes à l’époque victorienne.

Sur la reconstitution de l’époque, The Limehouse Golem réussit un très gros coup. Le film illustre une ville de Londres comme on l’a rarement vue, suintante et effrayante, supérieure à la vision déjà très réussie des frères Hughes pour leur adaptation de From Hell. Un film auquel il est difficile de ne pas penser, même si Juan Carlos Medina parvient sans mal à s’en affranchir. Cette formidable reconstitution est l’œuvre d’un duo de choc, le chef décorateur Grant Montgomery et le directeur artistique Nick Wilkinson, tous deux étant déjà aux manettes de la série Peaky Blinders. Mais les plus beaux décors ne sont que des décors sans un metteur en scène capable de leur insuffler de la vie et une histoire. Juan Carlos Medina les transforme en un univers palpable dont on pourrait presque ressentir l’humidité et les odeurs. Une ville de Londres infernale, dont les visions gothiques n’auraient pas fait tâche dans le catalogue de la Hammer. Et une ville double, entre ses ruelles sombres, embrumées, donnant des images en clair-obscur tout bonnement sublimes, et des intérieurs chaleureux dans lesquels s’exprime la folie animant le monde du music-hall. De nombreuses séquences ont lieu sur scène, lors de représentations de pièces burlesques, des « extravaganzas » ou des « shockers », équivalents du grand-guignol à la fois drôle et gore. De vraies réussites que ces séquences qui permettent à Juan Carlos Medina de revitaliser constamment sa narration. Tout comme les séquences qui adoptent la forme du journal du roman original. Ainsi, s’il peut paraître relativement classique au premier abord, The Limehouse Golem est un film dont la forme, visuelle et narrative, suit une mutation constante. De la même façon que les genres dans lesquels il pourrait être catalogué, comme cela était déjà le cas pour Insensibles. Par exemple, lors des scènes de meurtres, le film ose l’horreur graphique voire carrément gore, pendant « réel » de certaines scènes jouées sur scène. Le jeu de dupes se situe également à ce niveau, entre ce qui apparait à l’écran et qui ne s’est pas nécessairement passé, ce qui est joué sur scène et ce qui se dit entre les personnages. La manipulation est totale et la révélation finale logiquement surprenante, remettant en cause toutes les certitudes du spectateur. Ce qui ne gâchera sans doute pas une seconde vision, The Limehouse Golem ayant suffisamment d’arguments solides autres que la résolution de son enquête principale.

Et notamment son caractère profondément féministe. Une prise de position par ailleurs extrêmement forte car elle contraste immédiatement avec la condition de la femme dans l’Angleterre victorienne. En effet, sous le règne de la Reine Victoria les femmes ne bénéficiaient d’aucune considération ni droit, si ce n’est celui de se préparer à devenir une « bonne épouse ». Il y a donc dans The Limehouse Golem une forme d’expression de la haine de toutes les femmes de cette époque à travers un personnage d’ange exterminateur au comportement profondément cathartique. Derrière ce thriller gothique merveilleusement exécuté se tiennent ainsi des personnages forts. Forts car bien écrits dans leur évolution, mais également car porteurs d’une lourde symbolique. A l’image de cet enquêteur brillant et humain interprété par l’excellent Bill Nighy. Un inspecteur autrefois écarté de Londres à cause de son homosexualité. Fait amusant, des personnages bien réels font partie intégrante de l’intrigue, parfois de façon sporadique tel Karl Marx, parfois dans un rôle central comme l’acteur Dan Leno brillamment interprété par Douglas Booth. Mais The Limehouse Golem est au final porté par la partition habitée d’Olivia Cooke, une des actrices principales de la série Bates Motel. Une interprétation complexe pour un personnage trouble jusque dans les derniers instants du film. Si Juan Carlos Medina n’est pas à l’origine de la création de ce thriller d’une élégance remarquable, il a su apporter une certaine sensibilité latine à un récit profondément britannique pour aboutir sur une œuvre unique, sombre et très ludique. Une œuvre qui joue avec le spectateur et ne recule jamais devant l’horreur très graphique. Une belle réussite.

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