The Host – Critique

Critiques Films
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The Host est-il un film de monstre ? Oui, en quelque sorte car il comporte les marqueurs de ce genre de série B. Mais il serait tragique de le réduire à cela. En restant à la surface, la très grande maitrise technique et une intelligence dans la narration rendent cette traque d’une efficacité redoutable. Mais en grattant un peu The Host révèle des trésors. Immense drame familial, comédie noire et corrosive, critique acerbe d’une société coréenne à genoux devant l’impérialisme américain… The Host est un chef d’œuvre de par la densité de son propos autant que par sa mise en œuvre. Dans un style radicalement différent, Bong Joon Ho hérite de John Carpenter et Paul Verhoeven, des auteurs qui ont des choses à dire sur le monde qui les entoure, et savent les dire de façon très originale.

Le cas Bong Joon Ho est particulier. Le réalisateur avait déjà réalisé son chef d’œuvre dès son second long-métrage, le monumental Memories of Murder. Après un tel effort, comment surprendre encore ? Comment aller de l’avant ? Et bien avec The Host par exemple. Ce véritable phénomène qu’est Bong Joon Ho apporte un début de réponse : conserver cette ambition pour tordre les genres, faire tomber les barrières, et créer ainsi des œuvres hybrides qui prennent le spectateur à revers à intervalles irréguliers. C’est sa marque de fabrique depuis son premier film, l’attachant Barking Dog, et il ne la lâchera sans doute jamais. Avec Memories of Murder son style s’est affirmé de façon stupéfiante et sous l’apparence du thriller le plus vu depuis Seven (simplement égalé depuis par Zodiac d’ailleurs) se cachait un bijou d’humour noir et de satire sociale, engagée et extrêmement acide. Bong Joon Ho fait partie de cette famille d’auteurs qui, à l’image de John Carpenter dans ses grandes années, parviennent conserver leur statut d’artiste engagé tout en proposant du cinéma populaire et de grande qualité. Réussir ce genre de pari nécessite une certaine virtuosité. À tel point que le réalisateur est aujourd’hui devenu, avec Tsui Hark, un des seuls réalisateurs capables de cela et dont chaque nouvelle œuvre est attendue comme un miracle. Avec The Host, vrai film de monstre aussi efficace au premier degré que brillant d’intelligence en écaillant un peu le vernis du genre dont il se réclame, il en fait une démonstration éclatante. The Host est un film de monstre, mais il est tellement plus. Le monstre se mue en allégorie, et le film en démonstration par l’absurde d’une société coréenne moderne gangrénée. Le film de genre pulvérise facilement tous ses concurrents en provenance des USA mais c’est avant tout une œuvre ouvertement engagée, et politiquement très incorrecte qui joue en permanence avec la perception du spectateur et ses attentes.

En partant d’un pitch qu’Hollywood aurait transformé en gros blockbuster bien con et sans doute impressionnant qui n’aurait eu pour seule ambition que de remplir les caisses du studio en cochant toutes les cases de ce genre de production ultra balisée, Bong Joon Ho crée à nouveau la surprise. Dans son exposition, The Host énumère à peu près tous les codes du film de monstre classique. Il s’en réfère autant au Godzilla d’Ishirô Honda qu’aux Dents de la Mer de Steven Spielberg avec ce mélange entre la peur liée à une créature frappant par surprise et sa naissance suite à des manipulations scientifiques. Conséquence des actions humaines dans ce qu’elles ont de pire. Mais passée la première attaque qui permet de planter le décor dans la galerie de personnages (la naïveté enfantine du « héros », l’héroïsme foireux de l’américain, la peinture d’une bande de losers attachants), le film va prendre le spectateur à rebrousse-poil comme pour le tester. Afin de s’assurer qu’il acceptera le voyage et les règles internes de cette œuvre étrange. Concrètement, cela se traduit par la scène de funérailles pour les victimes du monstre. En quelques minutes, Bong Joon Ho jongle avec des dizaines d’émotions contradictoires. Les basculements et ruptures de ton sont d’une radicalité dingue, mais pourtant très efficaces. Dans cette séquence surréaliste, créant presque une sensation de malaise, on passe en un clin d’œil des larmes à la colère, en passant par des éclats d’humour. C’est très fort de faire en sorte que tout cela se tienne.

Et peu à peu, The Host bascule. Pas de séquences de destruction massive comme la créature le laissait penser, mais l’intrigue prend la forme d’une traque. Une approche à travers laquelle s’affirme tout le mordant du réalisateur, en plus de sa virtuosité technique et narrative. Le propos social et politique se fait toujours plus présent, mais sans jamais laisser de côté la trame de pur film de genre, de série B de luxe. L’équilibre fragile ne faillit jamais. Ainsi, le scientifique américain, l’agent jaune (en référence à l’agent orange utilisé au Vietnam), l’interventionnisme du gouvernement US qui rappelle l’épisode irakien, le rappel du SRAS et la quarantaine, tout nous ramène au pays roi du capitalisme. Mais si Bong Joon Ho fait mine de taper copieusement sur l’oncle Sam, c’est plus son propre pays qu’il écorche sans relâche. Suicide de salary man, manipulation de l’information, incompétence des autorités, tout y passe avec violence et non sans humour. Mais c’est surtout la soumission de la Corée face au grand frère américain qui est remise en cause, et plus particulièrement sa façon d’accepter d’être tournée en ridicule et de tout accepter. Simplement pour maintenir l’illusion de cette réussite économique éclatante, symbolisée par l’industrie du téléphone portable. Voir à quel point cette technologie a tendance à dérailler dans The Host confirme le propos très rentre-dedans de Bong Joon Ho.

Mais au delà de sa nature de film de genre, au delà de l’aspect critique acerbe d’un système social et économique se traduisant dans chaque trait de caractère des personnages, il y a un récit qui met au centre le thème de la cellule familiale. Un thème qui sera par ailleurs autrement développé dans le magnifique Mother. Bong Joon Ho traite ses personnages avec autant de tendresse que de cruauté, mais toujours avec justesse et une bonne dose d’humour. Le réalisateur livre une chronique familiale touchante par ses excès. Le tout est servi par une mise en scène tout simplement virtuose. Avec sa maitrise des arrières plans, des hors champs et de la rythmique cinématographique à travers l’intelligence de son découpage, il nous propose un spectacle techniquement éblouissant qui ne souffre que de très rares fausses notes, notamment certaines incrustations du monstre pas toujours heureuses. Le film n’ayant pas le budget d’une production similaire à Hollywood.

Le design de la créature, créée par Weta, est par contre assez génial et plutôt perturbant. Tout comme son comportement extrêmement intelligent qui la rend d’autant plus effrayante, en particulier dans les scènes se déroulant dans son antre. Face au monstre, le groupe d’acteurs est irréprochable avec en tête l’immense Song Kang-ho toujours étonnant dans les nuances qu’il est capable d’apporter à ses compositions, et la solaire Bae Doona qui hérite d’un rôle à priori assez ingrat mais infiniment complexe. Tous concourent à apporter toujours plus de matière à The Host, dont une émotion exacerbée. Grâce au directeur de la photographie Kim Hyung-koo, aussi à l’aise chez Bong Joon Ho que chez Hong Sang-soo,  les berges du fleuve Han prennent des airs surréalistes et la bande originale composée par Lee Byeong-woo contribue encore à la sensation de décalage que provoque le film. Avec tant d’originalité et de maîtrise, The Host s’impose comme un chef d’œuvre en puissance. Espérons qu’Okja suive la même voie.

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