The Duke of Burgundy – Critique

L’obsession de Peter Strickland pour le cinéma des années 70 s’exprime à nouveau avec son troisième long métrage. Avec The Duke of Burgundy et son titre étrange, c’est tout un pan du cinéma érotique qu’il déconstruit, décortique, remodèle à sa façon. Et c’est à nouveau une franche réussite, car le réalisateur sait précisément où se positionner pour apporter un regard neuf sur le sujet.

Le cinéma de Peter Strickland est fascinant. De par sa singularité, de toute évidence car il évolue clairement en marge de la plupart de ses pairs, mais plus encore de par le regard qu’il porte sur ses aînés. The Duke of Burgundy est un film d’héritier, de noble héritier car c’est ce qui caractérise cet auteur hors normes. Dans une démarche assez proche de celle de Quentin Tarantino, même si leurs films ne peuvent pas être plus différents, Peter Strickland redonne leurs lettres de noblesse à des genres cinématographiques longtemps dénigrés, cantonnés à des cinéphiles parfois qualifiés de « déviants ». Une démarche de réhabilitation post-moderne mais jamais pesante, jamais faussement intellectuelle, simplement car le réalisateur aime profondément ce cinéma dit bis, et cela transpire de chaque image, de chaque son. Son approche s’avère d’ailleurs essentiellement sensitive, plus que narrative. Il en résulte un film profondément sensuel, sans jamais tomber dans la vulgarité ou le voyeurisme.

D’ailleurs, tout en donnant rapidement les clés de son univers, en ne cachant pas ses références, Peter Strickland joue en permanence avec les attentes du spectateur. Il maîtrise les codes du genre et se montre parfaitement conscient d’une connaissance similaire de la part de son public. Dès lors, il s’amuse à déjouer ses attentes, à réinventer les codes et passages obligés. Il l’avait fait avec le rape & revenge pour Katalin Varga, puis avec le giallo pour Berberian Sound Studio. Il recommence avec un certain cinéma polisson des années 70, et évidemment celui de Jess Franco et Jean Rollin. Et pour qui n’aurait pas bien compris le message, il permet à Monica Swinn de sortir d’une retraite de plus de trente ans, elle qui tourna sous la direction de Franco dans Femmes en cage, La Comtesse noire ou Camp d’amour pour mercenaires. Lui offrir le second et lointain rôle de Lorna symbolise clairement le projet de Peter Strickland : prendre des éléments épars mais essentiels de ce cinéma érotique européen, les analyser et les reconstituer dans une œuvre qui n’est en rien un film érotique. Ce procédé s’avère réellement fascinant tant il vient troubler la perception du spectateur qui va de surprise en surprise, finissant par lâcher prise devant une telle maestria. The Duke of Burgundy devient une expérience de cinéma totalement inédite, un film presque lynchéen dans sa façon de déjouer toutes les certitudes.

Le ton est d’ailleurs donné d’entrée de jeu, le temps d’un générique vintage avec une des héroïnes à bicyclette, le tout sur une petite musique d’un temps révolu. De quoi déjà semer le trouble, autant sur la nature du film que sur les repères spatio-temporels du récit. Il s’agira de tout le temps dépensé dans une « exposition », The Duke of Burgundy entrant immédiatement dans le vif du sujet. Sur le plan narratif, le film adopte la forme d’une boucle, voire d’une spirale, dans la mesure où il va rejouer inlassablement des séquences similaires. Similaires seulement, car il s’agit de mettre en scène des jeux amoureux sado-masochistes. Et les deux héroïnes s’y adonnent sans qu’on sache précisément s’il s’agit d’un apprentissage ou d’un comportement routinier et donc lassant. Les gestes se répètent comme les mots, mais les regards changent, des détails diffèrent, la trame est la même mais les séquences sont bel et bien différentes. Il s’agit de capter le caractère destructeur du comportement de domination. La spirale finit par prendre l’être le plus faible à la gorge, jusqu’à le faire craquer.

La beauté de ce jeu vénéneux tient dans le trouble qui règne au niveau de la définition des rôles. Qui domine ? Qui est dominé ? La question reste longtemps en flottement. Et se met ainsi assez rapidement en place une sorte de jeu pervers entre le film et le spectateur. Et tout cela dans un but finalement assez simple. Car The Duke of Burgundy est avant tout l’histoire d’une passion, une de celles qui deviennent dévorantes, qui consument les êtres et où le désir, le plaisir, deviennent des sacrifices et des douleurs. Avec sa lumière magnifique composée par Nicholas D. Knowland, qui reconstruit un visuel hérité également de ce genre érotique, le film devient une sorte d’objet hybride entre la romance et le thriller sexuel, un film tout en décomposition-recomposition qui ne tombera jamais dans le piège attendu de la vulgarité. Peter Strickland a absolument tout compris à la narration visuelle et à la puissance d’évocation du cinéma. Ainsi, il semble tout montrer alors qu’il cache tout. Par la finesse de ses compositions et la subtilité de son montage, il réussit un thriller érotique sans nudité. Tout cela semble très simple, par un jeu sur le hors champ et le détail sur lequel son objectif se focalise, mais reste bien entendu le produit d’une science d’une précision extrême. Et si l’ensemble se montre envoûtant, brûlant, troublant, car finalement très cruel, The Duke of Burgundy n’a rien de la démonstration pesante.

Tout simplement car Peter Strickland, en bon britannique, possède un humour qui tient du génie. Étant donné le sujet, y incorporer de l’humour semble sacrément audacieux. Et pourtant, cela fonctionne. Là encore, tout est question de subtilité. Une réplique cinglante par ici, un détail absurde par là, et The Duke of Burgundy tourne à loisir les jeux sado-masochistes en dérision. Ainsi, il évite brillamment tout le sordide qui aurait pu plomber l’ensemble et permet à ses incroyables actrices, Sidse Babett Knudsen et Chiara D’Anna, de jouer sur une palette de nuances remarquable. Produit d’une génération de réalisateurs anglais au talent prodigieux, Peter Strickland peut tout se permettre tout en restant extrêmement cohérent dans sa démarche, à l’image de ces inserts métaphoriques sur les transformations de papillons, ou plus extrême encore, de cette séquence surréaliste dans le dernier acte. Tout fonctionne, tout a du sens, et Peter Strickland signe à nouveau un film dont la troublante noirceur se voit transcendée par la sensualité d’une mise en scène de très haut vol.

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