The Bride with White Hair – Critique

Grâce à l’éditeur Spectrum Films, une véritable légende du cinéma HK, dans sa période créatrice la plus folle, bénéficie d’une véritable renaissance. Il s’agit de The Bride with White Hair, film emblématique et chef d’oeuvre de Ronny Yu, qui n’a rien perdu de sa superbe et demeure près de 30 ans après sa sortie comme un symbole d’un cinéma disparu et une expérience sidérante d’un bout à l’autre.

S’il n’a pas aujourd’hui la renommé des grands maîtres de sa génération que sont John Woo et Tsui Hark, et qui ont comme lui tenté avec plus ou moins de réussite l’aventure américaine, Ronny Yu est un cinéaste fascinant. Sa filmographie est assez riche en nombre, avec 20 films en 35 ans, mais surtout dans les genres qu’il a exploré. A savoir à peu près tous, du polar au film de sabre, en passant par la comédie, l’horreur, le drame ou le fantastique. Si son oeuvre est imparfaite, elle regorge de pépites à découvrir ou redécouvrir. Mais elle contient également des films majeurs qui ont marqué leur temps et l’histoire du cinéma. L’héritier de la violence, qui reste peut-être le plus beau rôle du regretté Brandon Lee avec The Crow, Le Maître d’armes, dernière réussite totale du cinéma d’arts martiaux (que la saga Ip Man, malgré toutes ses qualités, n’a pas su égaler), et The Bride With White Hair, qui a connu différents titres dans sa carrière (Jiang Hu : entre passion et gloire notamment). Rétrospectivement, ce dernier peut clairement être considéré comme LE chef d’oeuvre de Ronny Yu, qui au passage n’a plus rien tourné depuis Saving General Yang en 2013. Un film que les amateurs de cinéma hong-kongais ont toujours vénéré, à raison, et qui s’est payé une véritable cure de jouvence qu’on pourrait même qualifier de renaissance tant le film vient de retrouver tout son éclat. 12ème long métrage signé Ronny Yu, The Bride With White Hair est une adaptation d’un roman de Yusheng Liang 1)on peut lire ici une présentation très soignée de son oeuvre publié à la fin des années 50, déjà adapté au cinéma par deux fois en 1959 et 1980. Mais Ronny Yu va s’éloigner de l’oeuvre originale pour se concentrer sur une lecture shakespearienne et fantastique du récit. Pour cela, il écrit lui-même l’adaptation avec Elsa Tang, Kei To Lam et le touche-à-tout David Wu (monteur extraordinaire qui aura occupé à peu près tous les postes dans l’industrie). La superbe bande son est confiée à Richard Yuen et c’est l’immense Peter Pau qui va signer la photographie.

The Bride With White Hair peut évidemment être vu comme une sorte de variation de Roméo et Juliette. Et si la matière shakespearienne est clairement présente avec des tonalités propres à la tragédie et des personnages qui y puisent toute leur profondeur, c’est ailleurs que le film va trouver son identité si spécifique. C’est en réalité dans un heureux mélange, presque improbable, entre ces motifs universels de la tragédie anglo-saxonne, un univers fantastique débridé et une assimilation de toute une culture ancestrale dans laquelle arts martiaux et imagerie religieuse sont intimement liés. Indigeste sur le papier, cette rencontre devient flamboyante à l’écran. A tel point qu’elle tient finalement de l’évidence. Difficile de savoir s’il en était réellement conscient au moment de la création, mais c’est cette universalité totale, à savoir un film profondément chinois mais totalement ouvert au reste du monde, qui ouvrira les portes d’Hollywood à Ronny Yu. Car sans renier son identité et sa volonté de produire un vrai cinéma de genre qui ne fait aucune concession, c’est une grande fable universelle qu’il livre avec The Bride With White Hair. Sa violence outrancière et ses relents parfois gores se marient miraculeusement à son romantisme exacerbé et son aspect d’aventure dans un univers d’arts martiaux qui rompt tout lien au réalisme. The Bride With White Hair est le parfait exemple de la liberté et de la folie créatrices qui régnaient sur le cinéma HK dans les années 90. Mais le plus beau est que tout cela ne s’exprime pas au détriment d’un scénario solide ou d’une exécution qui pourrait paraitre chaotique.

Pourtant, Ronny Yu et Peter Pau vont très loin. Tellement que pour l’époque, The Bride With White Hair tient parfois de l’expérimental. De son propre aveux, le réalisateur souhaitait essayer un maximum de choses car il avait un contrôle total sur sa création. Cela se ressent, et tant mieux car il touche juste à chaque fois. Il imprime à son film une tonalité irréelle permanente qui renforce encore son aspect opératique. Dans les faits, cela se traduit par une palette de couleurs flamboyantes, par une utilisation massive d’écrans de fumée, par des sources de lumière diffuse, par des axes de caméra inclinés quasiment en permanence, par des séquences shootées en contre-jour tellement extrême qu’on croirait assister à un spectacle d’ombres chinoises… Ronny Yu prend un plaisir incroyable et communicatif à explorer des outils de mise en scène et de montage, avec l’appui considérable de David Wu, pour créer des images inédites mais également pour s’adapter à différentes contraintes. Ainsi il transforme l’impératif d’un tournage exclusivement de nuit, pour cause de températures extrêmes en plein jour, pour accentuer l’aspect conte de son film. Et pour masquer les capacités martiales limitées de son duo d’acteurs vedettes, sans ruiner les chorégraphies de Phillip Kwok, il va filmer les combats en réduisant la vitesse de défilement de la pellicule pour la réaugmenter ensuite au montage. Cela donne naissance à des scènes entre le ralenti et l’accéléré absolument fascinantes, et à un procédé qui sera très utile à Wong Kar Wai sur Chungking Express par exemple.

Toute cette débauche de techniques innovantes participent à bâtir une ambiance onirique qui sied parfaitement au propos de The Bride With White Hair. A savoir une romance impossible et destructrice entre deux êtres issus de deux univers qui ne peuvent que s’affronter, relent évident de Roméo et Juliette. Mais également une lutte intérieure entre l’amour, la passion amoureuse même, et le destin d’un héros. Le titre utilisé à un moment, « Jiang Hu : entre passion et gloire », est clairement plein de sens. Il incarne à merveille cette lutte intestine, savoir succomber à des sentiments ou assumer un héritage ancestral ainsi qu’une forme d’héroïsme légendaire, mais aussi la différence radicale entre la femme et l’homme face à cette passion. Elle est prête à tout pour vivre cette histoire d’amour, jusqu’à l’humiliation ultime et sans jamais remettre en cause son idéal. Quand lui va lui tourner le dos une fois confronté à la première difficulté dramatique. Dans sa dernière partie, le film assume complètement son identité de tragédie jusqu’à devenir bouleversant. Mais sans jamais sacrifier son sens du spectacle total, avec des affrontements virevoltants millimétrés, des chorégraphies toujours impressionnantes et un rythme qui ne faiblit jamais.

Véritable émerveillement permanent, The Bride With White Hair s’appuie également sur des décors époustouflants. En premier lieu le repère de la secte des hérétiques, qui sort tout droit d’un film d’horreur avec la présence massive de flammes en tous genres. Mais également ce lieu hors du temps qui sert de nid d’amour aux deux héros. Un lieu où c’est cette fois l’eau qui est omniprésente pour représenter à la fois la pureté et la renaissance, et qui permet à Ronny Yu d’oser des séquences érotiques un brin cheesy aujourd’hui mais très belles et passionnées. C’est également en ce lieu qu’il va poser les bases d’un élément essentiel du film, à savoir une histoire d’amour vue comme une naissance par le biais des éléments mais également du fait que Zhuo Yi-Hang va littéralement y baptiser Lien, qui n’était alors que « la louve » du clan ennemi. Ce nom qui va donner un sens à son existence, ce qu’elle n’omettra pas de ressortir lorsqu’elle affrontera son maître, et qui marquera également sa disparition lors de la trahison de son amant dans un scène déchirante. The Bride With White Hair est assurément un film extrêmement riche, visuellement bien sur mais également dans son contenu, ce qui aura contribué à son aura populaire. Une richesse qui doit également énormément à ses deux interprètes. Magnifiques comme toujours et dirigés à la perfection, Brigitte Lin et Leslie Cheung apportent une complexité fascinante à leurs personnages respectifs. Des interprétations toutes en nuances, contrairement à Francis Ng et Elaine Lui qui en font des caisses dans la peau des frères et soeurs siamois. Mais cette outrance fait partie du charme de cette production qui allie brillamment poésie et brutalité et qui reste synonyme d’un cinéma flamboyant, comme seul Hong Kong savait en produire.

References   [ + ]

1. on peut lire ici une présentation très soignée de son oeuvre
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