The Bad Batch – Critique

Critiques Films
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Ana Lily Amirpour est une réalisatrice étonnante. Après son film de vampire en noir et blanc et situé en Iran, la voilà qui se lance dans une étrange fable post-apocalyptique, à la fois pop et grave. The Bad Batch n’est pas seulement un film formidable, féministe et fédérateur, c’est un film qui explore de nouveaux territoires. The Bad Batch est une œuvre ne ressemblant à aucune autre, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Avec A Girl Walks Home Alone at Night, Ana Lily Amirpour confirmait tous les espoirs placés en elle suite à ses nombreux courts métrages. Elle réalisait un film de vampire follement original et plein de symboles, qui marquait pour de bon la naissance d’une artiste hors du commun. Dans ce genre de cas, le second film est crucial. En effet, Ana Lily Amirpour était-elle l’auteure d’un seul film important ou posait-elle les bases d’une œuvre conséquente ? Point de suspense, avec The Bad Batch, deuxième essai et deuxième baffe. Elle aborde ici un genre revenu sur le devant de la scène grâce à Mad Max Fury Road, le film post-apocalyptique. Mais si les marqueurs sont bien là, elle va tordre le genre et le plier à sa propre vision. The Bad Batch est une fable. L’univers y est très codifié, avec des communautés immédiatement reconnaissables visuellement, des personnages hauts en couleurs et une ambiance assez radicale. Avec pour unique background le désert, The Bad Batch va mélanger les codes visuels du post-apo et du western, les saupoudrer d’une dose de surréalisme via un hyper-symbolisme très marqué, ainsi que d’une pointe de naïveté très spielbergienne. En ces termes, le film d’Ana Lily Amirpour ressemblerait à un mélange improbable et imbuvable. Ce serait le cas sans le talent de la réalisatrice pour parvenir à un fragile équilibre. Un pari délicat, quand doivent cohabiter des bodybuilders cannibales, une secte de teufeurs hystériques et une jeune fille amputée d’un bras et d’une jambe.

Tout est question de ton et de dosage. Pour le ton, et le rythme, Ana Lily Amirpour fait le choix d’une mise en scène tout en douceur et d’une lumière aveuglante créant des contrastes de couleurs étonnants. Elle prend son temps pour dérouler son récit. Elle annonce d’ailleurs la couleur lors de son ouverture, et carrément de toute sa première partie. Près de 20 minutes pendant lesquelles les seules lignes de dialogue sont celles des gardes qui balancent Arlen dans ce qui sera d’abord son enfer. Ana Lily Amirpour ne va jouer que sur l’image et l’environnement sonore. Utilisation de la longue focale pour créer des plans iconiques, utilisation du ralenti pour accentuer le surréalisme de la situation, et recours à une bande son en décalage complet : du Ace of Base pour illustrer une séquence de mutilation traumatisante, du Die Antwoord pour habiller la présentation des bodybuilders à l’entraînement… et un recours à la distorsion sonore. Tout ceci dans un but bien précis. Il s’agit de faire ressentir physiquement au spectateur ce que va vivre Arlen, d’adopter son point de vue de façon totalement sensitive. Ainsi, Ana Lily Amirpour illustre parfaitement l’isolement, la douleur et la perte de repères dans un environnement hostile, par la seule force de son cinéma. Un vrai tour de force pour cette « jeune » réalisatrice. Cette démonstration a d’autant plus de sens qu’elle utilise le langage cinématographique dans l’unique but de raconter son histoire en se démarquant de la norme explicative. Elle va ainsi faire appel tout au long du film à des outils de dégradation de l’image, de déformation et de montage pour coller à l’évolution de son héroïne. Avec notamment cette séquence incroyable de prise de psychotropes qui rappelle les grandes heures du Oliver Stone de Tueurs nés.

Cette approche radicale de l’image traduit la même radicalité dans le contenu de The Bad Batch. En effet, le film se permet à plusieurs reprises de changer brutalement de direction de sorte à surprendre le spectateur. Ce qui démarrait comme une sorte de variation de Massacre à la tronçonneuse dans le monde de Mad Max vire ensuite vers le rape & revenge, la traque vengeresse, le western, la romance ou la satire. C’est aussi déstabilisant que fascinant de voir une telle richesse et une telle prise de risque au service d’une histoire. Car en réalité, Ana Lily Amirpour maintient un cap. Malgré la violence graphique de certaines séquences, malgré des tonalités parfois absurdes, malgré quelque chose de véritablement désespéré, elle garde le cap de la fable. Une fable pop comme en témoigne la bande originale très éclectique, une fable parfois hardcore, mais une fable tout de même. Avec sa jeune héroïne et ses monstres. Et avec un message très contemporain. La femme y est humiliée, torturée, et doit redoubler d’efforts pour s’imposer dans un univers hostile essentiellement masculin. Un univers où les autres femmes sont soit chargées de préparer la bouffe ou de fouiller dans les ordures chez les cannibales (pendant que les hommes chassent ou font de la gonflette), soit sont utilisées comme mères porteuses de la descendance du gourou/chef de meute. On y trouve une certaine forme d’outrance doublée d’un humour noir assez particulier (ces pauvres jeunes femmes engrossées, telles celles de Mad Max Fury Road, portent des mitraillettes et des Tshirts avec « The Dream is Inside You » inscrit dessus, « The Dream » étant le surnom du gourou incarné par un savoureux Keanu Reeves). Mais qui fonctionne à plein régime afin de rendre cet univers surréaliste tout à fait crédible, avec ses codes et ses lois morales.

Mais finalement, le plus beau tour de force reste la relation très ambiguë se créant au fil des bobines entre Arlen et Miami Man, incarné par l’imposant et touchant Jason Momoa. Une relation née dans la colère et le sang, et qui va s’abreuver du reste d’humanité dans chacun des personnages. Il faut voir cette séquence fabuleuse où tous les deux sont sous un drap pour s’abriter d’une tempête. Ainsi, The Bad Batch va s’alimenter d’une forme de romance assez inattendue. Elle s’avère pourtant tout à fait logique, les parias évoluant dans cet univers – ils ont tous été mis au ban de la civilisation pour diverses raisons – ne pouvant bâtir un semblant de société « humaine » qu’en évoluant main dans la main. Au final, The Bad Batch porte un très beau message autour de la fraternité et sur le regard porté sur les êtres vivant en marge d’une société dite normale. Ana Lily Amirpour traite son sujet avec une cohérence remarquable et transforme une somme d’influences à priori immiscibles en quelque chose d’élégant, à la fois doux et puissant, lumineux et crépusculaire. Un petit miracle où Jodorowsky rencontre la culture MTV, un véritable neo-western post-apocalyptique qui s’abreuve de divers genres pour mieux en créer un nouveau plutôt que de leur rendre hommage. Et un film qui ne croule pas sous les dialogues. Une chose est sure, avec The Bad Batch, Ana Lily Amirpour s’impose définitivement comme un des énormes talents de notre génération.

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