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Super Express 109 – Critique

Parmi les nombreux classiques du cinéma japonais des années 70, Super Express 109 tient une place à part. Pensé à l’origine comme une super production typique de l’époque, le film de Jun’ya Satō s’avère être une oeuvre iconoclaste à plus d’un titre, d’une étonnante modernité et qui mérite amplement un nouveau coup de projecteur. 

Dans les années 70, la mode du film catastrophe aux États-Unis donne des idées à la Toho qui réplique en lançant La submersion du Japon et le définitif Fin du Monde – Nostradamus an 2000. C’est dans ce contexte que la Toei, d’avantage orientée vers le film d’action et l’érotisme, lance un projet voulant surfer sur la vague. Le producteur Sunao Sakagami (Golgo 13) pose les bases de l’histoire avant de confier la rédaction finale du script à Ryûnosuke Ono (Shinobi no manji) et au cinéaste Jun’ya Satô, ayant oeuvré sur de nombreux Yakuza Eiga. Ce dernier en charge de la réalisation collabore avec le chef opérateur Masahiko Iimura (La franchise Le policier vagabond), le monteur Osamu Tanaka (Le cimetière de la morale) et le chef décorateur Shuichiro Nakamura (Le couvent de la bête sacrée). Côté casting ce sont les deux stars de l’époque, Ken Takakura et Sonny Chiba, qui tiennent le haut de l’affiche, secondés par d’autres interprètes de renom comme Kei Yamamoto, Eiji Gô, Akira Oda, Raita Ryû, Yumiko Fujita, Etsuko Shihomi ou encore Tetsurô Tanba et Takashi Shimura. Le tournage a lieu intégralement en décors réels, notamment dans l’authentique Shinkansen reliant Tokyo à Hiroshima. Une bombe a été installée dans le train Shinkansen 109, si ce dernier descend en dessous de 80 km/h, il explose avec à son bord plus de 1 500 passagers, à moins qu’une rançon équivalente à 5 millions de dollars soit remise au poseur de bombe. Une course contre la montre s’engage alors entre les criminels, les policiers et les responsables du réseau ferroviaire.

De prime abord Super Express 109 semble s’inscrire dans la continuité des productions catastrophes de l’époque en remplaçant les avions de la saga Airport par un train lancé à toute allure. Cependant, dès les premiers instants du métrage, Jun’ya Satô va malmener les conventions du genre en plaçant sa caméra dans un décor délabré et réaliste dans lequel évolue le poseur de bombe, induisant de facto une mise en perspective. À l’instar du futur John McTiernan sur Piège de cristal, Satô va retourner astucieusement ce qui aurait pu être une production mercantile typique de son époque pour livrer une véritable oeuvre de franc tireur. La présentation des divers protagonistes embarquant dans le Super Express 109 se limite à des figures à peine esquissés, ouvertement caricaturales, que le cinéaste va laisser de côté pendant une bonne partie du métrage, à l’exception notable d’une passagère enceinte, comme pour indiquer au spectateur que ces derniers ne sont pas le coeur du récit. L’élément déclencheur des hostilités, une première bombe explosant dans un train d’avant guerre, est l’occasion pour le réalisateur de rendre hommage au Mécano de la « Général » de Buster Keaton, auquel il emprunte des valeurs de plans identiques, afin de traduire le destin tragique de son véhicule. Une scène dont la valeur symbolique est celle d’une époque laissant place à une nouvelle, représentée par le Shinkansen reliant des villes modernisées. Dans un premier temps ce dernier va devoir éviter une collision avec un autre train supersonique, l’occasion pour Satô de proposer un véritable exercice de style, à la manière de ce qu’Andreï Kontchalovski et Tony Scott feront des années plus tard sur Runaway Train et Unstoppable jouant sur la coordination entre les actions des responsables du réseau ferroviaire et le Shinkansen. Le cinéaste gardant toujours en tête la lisibilité de l’action en jouant sur la scénographie des bureaux afin d’induire par l’image des rapports de forces entre les différents responsables. Passé ce morceau de bravoure, le long métrage délaisse son train éponyme et son conducteur joué par Sonny Chiba pour se focaliser sur le parcours du poseur de bombe et la traque de ce dernier.

Super Express 109 devient alors un authentique film d’action urbain, dans lequel Satô use d’une mise en scène tridimensionnelle d’une incroyable modernité jouant sur la profondeur de champ, les lignes de fuites, les reflets, le dézoom et un montage épousant les différents points de vue de ses protagonistes afin de créer d’authentiques morceaux de bravoures, notamment lors de la livraison des 5 millions de dollars au bord d’un fleuve. Cette traque est l’occasion pour le cinéaste de mettre en avant les différents strates de la société japonaise des 70s, créant un sentiment d’immersion réaliste palpable qui n’est pas sans rappeler la démarche entreprise au même moment par le français Henri Verneuil dans Peur sur la ville et que perpétuera à nouveau John McTiernan sur Une Journée en enfer. Autant d’éléments qui contribuent à démarquer Super Express 109 des autres productions de l’époque, et qui trouve son paroxysme à travers le portrait du poseur de bombe braillement interprété par Ken Takakura. Ce dernier est présenté comme un homme d’affaire ayant perdu sa petite entreprise de manufacture, s’associant avec son ancien employé et un étudiant contestataire vivant également dans la misère. À travers un montage expérimental usant des photos et des débulés afin d’induire une dimension introspective, le réalisateur place sa caméra chez les exclus de la société japonaise filmant sans misérabilisme mais avec une hargne palpable les bas fonds de Tokyo. Le film révèle sa nature de drame social contestataire refusant tout manichéisme et interrogant avec intelligence et seulement par l’image, son spectateur quant aux tenants et aboutissants de son protagoniste désespéré par sa condition sociale, ainsi que le fonctionnement des hautes instances hiérarchiques représentées par les responsables ferroviaires et la police. Le climax qui anticipe de plusieurs années celui, quasi identique, de Heat de Michael Mann, finit d’appuyer la dimension tragique et mélancolique d’un long métrage iconoclaste, véritable objet filmique non identifié, n’ayant rien perdu de sa superbe. Sorti le 5 juillet 1975 sur le territoire japonais Super Express 109 rapportera 530,000,000 Yens au box office local ainsi que le Readers’ Choice Award du meilleur film lors des Kinema Juno Awards de 1976. La 20th Century Fox racheta les droits du film pour l’exploiter sur le territoire américain dans un montage ramené à 115 minutes sous le titre The Bullet Train. En 1994, la sortie de Speed, une production Fox, permit de remettre en avant le long métrage de Jun’ya Satô, ce dernier aurait servi de base au long métrage de Jan de Bont, qui reprit de nombreux éléments narratifs et visuels en remplaçant le train par un bus. Une donnée qui finit d’appuyer l’importance de Super Express 109.

Summary
Malgré le poids des années, Super Express 109 demeure une oeuvre iconoclaste d’une incroyable modernité. Un excellent long métrage à la croisée des genres, porté par un cinéaste franc-tireur ayant réussi un authentique hold-up, livrant un spectacle exaltant et virtuose, précurseur sur de nombreux aspects, doublé d’une dimension humaine tragique et porté par de brillant interprètes. Un film à redécouvrir de toute urgence.
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