Suddenly in the Dark – Critique

Bien que le cinéma sud coréen n’a cessé de gagner en popularité internationale depuis la fin des années 90, une très grande partie de cette cinématographie demeure aujourd’hui relativement méconnue. L’occasion de revenir sur certaines perles ayant réussi à se frayer un chemin jusqu’en Occident, notamment Suddenly in the Dark, parfois titré Suddenly at Midnight ou Suddenly in Dark Knight, de Go Yeong-nam sorti en 1981 au pays du matin calme. Un film d’horreur passionnant à plus d’un titre.

À l’origine de Suddenly in the Dark se trouve Go Yeong-nam, cinéaste prolifique en Corée du Sud ayant à son actif plus d’une centaine de films tournés entre 1964 et 2000. Un authentique stakhanoviste de la caméra capable de tourner 9 films d’affilée comme ce fut le cas en 1971, doublé d’un touche à tout ayant oeuvré dans divers genres. Cependant Suddenly in the Dark demeure sa seule incursion dans le genre horrifique. Le scénario est écrit par de Yoon Sam-yook qui signera la même année le script de Pimak, un autre film d’horreur ayant pour thème le chamanisme.  Jeong Pil-shi, Hyeon Dong-chun et Jo Kyeong-hwa se chargent respectivement de la photographie, du montage et des décors. Au casting on retrouve Kim Young-ae, célèbre actrice locale, Yoon Il-bong, Lee Ki-seon et Han Hye-ri. Suddenly in the Dark narre le parcours de Kang Yu-jin, un professeur de biologie qui ramène chez lui Mi-ok, une orpheline dont la mère était une prêtresse chamane. Cette dernière, qui ne se sépare jamais de sa poupée, devient la servante de la maison, une situation qui met mal à l’aise Sun-hee, l’épouse de Kang. Suddenly in the Dark peut se voir de prime abord comme une relecture de l’oeuvre de Kim Ki-young, plus particulièrement ses huis clos que furent La Servante et La femme insecte. De ces longs métrages, Go Yeong-nam et son scénariste vont reprendre l’idée d’un élément étranger venant perturber le quotidien d’une famille aisée. Le tout propice à une réflexion sur les rapports entre dominants et dominés, filmée sous un angle surréaliste voire horrifique appuyant la charge de l’ensemble. Une influence palpable dès les premiers instants du métrage, mais qui n’empêche pas Go Yeong-nam et son scénariste de livrer une variation personnelle autour de thèmes similaires. Le véritable élément perturbateur, le premier face à face entre Sun-hee et Mi-ok dans la salle de bain, amorce la dimension surnaturelle de son récit, via un débullé, tout en jouant sur la fascination qu’éprouve Sun-hee envers cette nouvelle venue.

Le film devient une étude de caractère doublée d’un film d’horreur psychologique dans la tradition du genre. Les différents évènements qui vont venir perturber le quotidien de Sun-hee sont autant synonymes d’une paranoïa, que d’une attirance envers la servante. Tout comme dans La Maison du Diable de Robert Wise, Go Yeong-nam va faire du surnaturel une extrapolation des sentiments refoulés de son héroïne. Les différentes scènes oniriques dans lesquelles Sun-hee, brillamment interprétée par Kim Young-ae, imagine son mari dans les bras de Mi-ok, jouent autant sur la peur de perdre son mari, que sur son désir envers la jeune servante. Une dimension saphique qui trouvera son apothéose lors du climax où l’affrontement entre les deux héroïnes évoquera dans certains plans, autant des ébats amoureux qu’une tentative de meurtre. Une émancipation qui va de pair avec l’enferment social dans lequel vit Sun-hee où son quotidien de femme au foyer va également être mis à mal dans ses moindres faits et gestes. À l’instar de Répulsion et de Rosemary’s Baby, Go Yeong-nam va jouer sur la mise en avant de détails incongrus dont le changement d’axe joue sur le trouble quant à la perception des évènements par l’héroïne, au point que le spectateur est amené à douter pendant un moment de la lucidité du personnage. Pour traduire ce trouble à l’écran, le cinéaste va opter pour différentes approches. D’un côté la mise en scène regorge d’effets graphiques comme les décadrages ou les  déformations d’objectifs, notamment le flou et l’effet kaléidoscopique qui deviennent à eux seuls de véritables exercices de styles poussés dans leurs ultimes retranchements.

D’autres scènes optent pour une approche architecturale qui montre certains éléments du décor, les animaux empaillés, avoir un impact à long terme sur la dynamique des personnages, sans que le spectateur ne se rende compte au premier abord. Suddenly in the Dark donne l’impression de voir la rencontre entre la mise en scène expressionniste d’ Alfred Hitchcock et celle imperceptible de Sidney Lumet. Une approche iconoclaste que l’on retrouve également du côté de la direction artistique et photographique. Bien que située dans un cadre contemporain et d’apparence relativement banale, la maison dans laquelle se déroule l’histoire est mise en avant à travers une utilisation particulièrement ingénieuse de la courte focale qui permet d’isoler les protagonistes dans le cadre, tandis que la couleur de la moquette, le vert pour les espaces calmes, le rouge pour les scènes clés, permet de mieux saisir les tenants psychologiques de l’intrigue. Le soin apporté à la lumière, notamment lors du crépuscule, appuie une filiation avec le cinéma baroque japonais des années 60. Par ailleurs l’utilisation du folklore chamanique local lié à la tradition animiste, les entités maritimes, tend à apporter une vrai plus-value symbolique quant aux tenants de l’intrigue, en faisant honneur aux mythes locaux, jusque dans l’utilisation ingénieuse d’une marionnette représentant l’entité maritime à laquelle est confrontée Sun-hee. Le climax qui décrit une spectaculaire vengeance d’outre tombe joue sur une ambiance bleutée, sous forte influence de Suspiria de Dario Argento, dont Suddenly in the Dark reprend la teinte, tout en à la pliant à la dimension animiste locale, évitant au film de n’être qu’un plagiat du cinéaste italien.

Par ailleurs certains débordements graphiques, ne sont pas sans évoquer House, jusqu’à la portée symbolique de l’image finale qui fait écho à celle concluant le chef d’oeuvre de Nobuhiko Ôbayashi. Ce véritable mélange harmonieux de diverses approches du suspense et du fantastique finit par faire de Suddenly in the Dark un véritable film somme du genre. Go Yeong-nam livre un véritable chant du signe de toute une approche du cinéma d’angoisse. La filiation finale avec House, doublée d’un clin d’oeil à une célèbre scène de Shining sorti l’année précédente, tend à vouloir montrer involontairement qu’une nouvelle approche du fantastique et de la peur commençait à voir le jour et s’avérait nécessaire. Suddenly in the Dark sortit le 17 Juillet 1981 et attira 28 178 spectateurs en Corée du Sud. Longtemps invisible en dehors de son pays, le film fut diffusé au festival du film coréen de Paris en 2014, avant qu’une édition blu-ray voie le jour en 2017 chez Mondo Macabro, lui permettant de sortir quelque peu de l’oubli.

Remerciements à Aurélien Gouriou-Vales pour cette incroyable découverte.

Summary
Bien plus qu’une curiosité, Suddenly in the Dark est une oeuvre iconoclaste à plus d’un titre, à la fois novatrice et respectueuse de ses illustres modèles, face auxquels Go Yeong-nam n’a point à rougir. Un véritable chant du cygne à l’égard de toute une approche du fantastique, à la fois ancré dans la culture coréenne et aux résonances universelles. Un chef d’oeuvre, un vrai de vrai, doublé d’une véritable leçon de cinéma à voir absolument si l’occasion se présente. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.
5

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