Strictly Criminal Strictly Criminal – Critique

Film après film, Scott Cooper confirme tous les espoirs permis à la sortie de son magnifique Crazy Heart. Strictly Criminal, aka Black Mass, est une nouvelle preuve de l’immense talent de ce réalisateur hors du commun, hors des modes, adepte d’un cinéma dit « classique » mais qui sait précisément frapper l’Amérique là ou ça fait mal : à cet endroit où ses fondations et ses idéaux chancellent. Et cela à travers une chronique criminelle comme Hollywood n’en produit plus vraiment.

Il serait aisé de balayer Strictly Criminal d’un revers de main en le limitant à une comparaison avec l’ogre Scorsese, mais ce serait passer à côté de l’essentiel et notamment de la construction d’une œuvre extrêmement cohérente par Scott Cooper qui, en trois films tous plus aboutis les uns que les autres, se fait le miroir de l’Amérique à travers une analyse de ses piliers. Avec toujours en toile de fond des récits passionnants autour de la famille, il s’attaque ici aux gangsters, au crime organisé, après la country, les régions industrielles et le cycle de la violence. Et ce même s’il s’agit d’un film qu’il n’a pas porté dès le départ, en reprenant les rênes et en réécrivant le scénario après que Jim Sheridan quitte le projet. Pourtant aucun doute, Strictly Criminal porte la marque de son auteur, qui s’impose un peu plus comme une des valeurs sures de sa génération.

Strictly CriminalUne marque qui se retrouve autant dans le propos que dans des choix de mise en scène, bien plus audacieux qu’ils ne le paraissent au premier abord. Quant à la comparaison avec l’œuvre de Martin Scorsese, dont Les Affranchis restera à jamais la figure tutélaire du film de gangsters moderne, elle tient sur des points de détail. On pense évidemment aux Infiltrés, dans lequel le personnage de Jack Nicholson était inspiré de James Bulger, ou à l’utilisation de quelques morceaux dont Slave des Rolling Stones. Mais son influence réelle est bien plus subtile et fait partie d’un phénomène qui va peut-être jusqu’en dehors du film. En effet, il semblerait que Scott Cooper et David O. Russell aient décidé de se partager l’héritage scorsesien, l’un prenant les éléments les plus glamour quand l’autre choisit ce qu’il y a de plus sombre et de plus violent. C’est pour cela qu’il conviendrait de le situer dans les traces de Clint Eastwood, voire de Sam Peckinpah. Car il y a dans Strictly Criminal une certaine forme de nihilisme dans son propos, doublée d’une approche on ne peut plus classieuse et respectueuse d’une haute idée du cinéma. En refusant toute glamourisation, Scott Cooper prend un premier contrepied au genre. Les personnages y sont nombreux et se livrent à un concours de sales gueules comme on n’en voit plus beaucoup au cinéma, à tel point qu’ils finissent tous par se muer en figures aussi fascinantes qu’inquiétante. Cooper parvient à capter la terreur que véhiculent les gangsters, tout en maintenant leur pouvoir de fascination.

De la même manière, il va se jouer des passages obligés du genre en les repensant. La séquence de la boîte de nuit par exemple, grand classique, se transforme en une sorte de bal des horreurs. Même les différentes exécutions qui, dans le fond ne racontent rien de plus que celles vues dans des milliers de films (hormis le fait que James Bulger a tendance à se salir les mains), déjouent généralement les attentes. Par un choix de cadre, par le découpage, Strictly Criminal tend vers un cinéma classique mais loin d’être convenu ou hors de propos. Un cinéma d’une noirceur extrême, autant dans le fond que dans la forme grâce à la photographie magnifique de Masanobu Takayanagi, qui tendrait presque vers l’horreur. James Bulger se transformant au fil du temps en une sorte de vampire.

Même le traditionnel chapitrage calendaire se voit repensé et articulé autour des drames que va subir le « héros » plutôt qu’autour de ses réussites. Évidemment, tout le film est articulé autour de ce personnage incroyable. Et plus que de créer une forme d’admiration presque religieuse face à ce gangster, comme cela est généralement le cas avant de le faire chuter de son trône, Scott Cooper choisit un angle tout à fait différent. Ce type est un monstre psychotique et maniaque, comme il nous le montre justement dans la scène d’exposition, un modèle du genre en terme de fluidité et de caractérisation du personnage sans la moindre lourdeur. Mais sa rigueur, son organisation et certaines valeurs qui lui sont propres permettent de créer chez le spectateur une forme de respect. Un sentiment extrêmement différent de celui véhiculé par des icônes telles que Tony Montana ou James Conway. Et d’autant plus que le personnage est assez clairement construit comme un homme dont les valeurs essentielles sont celle de la famille, cherchant à bâtir autour de lui une sorte de cellule de substitution. C’est l’occasion pour Johnny Depp de livrer une de ses plus belles performances et de rappeler au monde à quel point il est un immense acteur capable de tellement de choses, en dehors de ses prestations grimaçantes en roue libre chez Tim Burton (ces dernières années du moins, Burton lui ayant tout de même offert certains de ses rôles les plus intenses) ou en Jack Sparrow. Dans Strictly Criminal, il est tout simplement effrayant et d’un charisme fou, s’effaçant littéralement derrière son personnage.

Strictly CriminalEt si l’intrigue générale n’est pas follement originale, la mosaïque de destins qui la composent est fascinante de bout en bout. Une galaxie de personnages qui n’ont parfois besoin que de quelques minutes à l’écran pour imposer leur présence sur tout le film, à l’image de Benedict Cumberbatch qui incarne le frère sénateur de Bulger. Leur relation apporte énormément de cœur au film, et leur dernier échange se montre logiquement bouleversant. De la même manière Joel Edgerton en impose dans le rôle de ce flic qui franchit la ligne jaune, perdu entre le lien presque fraternel entretenu avec Bulger, son goût pour la grande vie et sa mission au sein du FBI. Le film démonte par ailleurs avec brio certains principes de l’institution, avec ses luttes de pouvoir internes, un non respect des règles hiérarchiques et une omniprésences des égos personnels qui la feront lourdement chuter.

Aucun doute, Scott Cooper a réussi son coup et impose Strictly Criminal comme un classique en puissance. La présence de ses modèles se fait sentir mais sans handicaper son film, qui parvient à créer son propre langage plutôt que de singer les références. Porté par des acteurs en état de grâce, un ton d’une noirceur infinie et une mise en scène d’une précision phénoménale, mais également assez audacieuse pour le genre (utilisation du très gros plan, mouvements très fluides, construction des cadres suivant une géométrie parfois très kubrickienne, et justifiée par le caractère du personnage…), Strictly Criminal tient toutes ses promesses. En trois films, Scott Cooper oriente solidement sa carrière et se fait le porte-étendard d’un cinéma à la fois moderne et un des rares héritiers d’un certain cinéma américain, violent, sans le moindre second degré, percutant, et presque crépusculaire dans son approche des grandes valeurs américaines. Une œuvre déjà essentielle en quelque sorte.

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