Spider-Man – Critique

Critiques Films
4.5

Les années 2000 ont vu la véritable naissance, à très grande échelle, du film de super-héros. Un genre à part entière, évidemment lié de façon intime à l’univers du comic book, dont les anciennes fondations ont laissé leur place à deux modèles qui ont établi les nouvelles lois du genre : le X-Men de Bryan Singer et le Spider-Man de Sam Raimi. Décomplexer et faire évoluer de façon considérable la grammaire cinématographique afin de transposer l’énergie d’un coup de crayon en celle, à priori incomparable, d’un mouvement de caméra, c’était tout le défi de cet essai pour un Sam Raimi s’imposant comme l’homme de la situation.

Le projet d’une adaptation cinématographique des aventures de l’homme-araignée a longtemps tourné à Hollywood, avec différents noms attachés tels que David Fincher, Ang Lee, Jan de Bont et bien sur James Cameron. Trop casse-gueule, il faudra attendre les années 2000, une évolution considérable dans le domaine des effets numériques et quelques réalisateurs « geeks » pour que l’engouement reprenne. En 2000 sort X-Men, premier galop d’essai de cette nouvelle vague et succès retentissant. Deux ans plus tard, un fringuant réalisateur de 43 ans qui vient de passer les dix dernières années à tenter de prouver à son public qu’il était capable de faire autre chose qu’Evil Dead, qui avait en 1990 semé la graine de ce que devait être un film de super-héros type comic book, avec Darkman, se lance dans l’aventure Spider-Man. Sam Raimi aime Spider-Man, il vénère le héros et ce qu’il symbolise (la prise de pouvoir des nerds), il était donc clairement l’homme de la situation pour tisser film après film une saga d’une cohérence visuelle et narrative remarquable, repoussant sans cesse les limites et parvenant à jongler avec des impératifs de studio.

Ce premier film est celui de l’apprentissage. Il ancre la trilogie autour d’une ossature assez particulière faisant écho aux trois grandes étapes de la vie d’un être humain adulte. La première étape est le passage de l’enfance à l’adolescence. L’insouciance, voire l’innocence, se retrouve tout à coup mise à mal par une somme d’informations et de transformations ingérables. Dans Spider-Man, jusqu’à la conclusion un brin amère sur la condition de super-héros, tout est plutôt lumineux, la noirceur étant réservée au monde des adultes symbolisé autant par Oncle Ben et Tante May que par Norman Osborn. Qui dit passage de l’enfance à l’adolescence dit découverte du corps. Une découverte organique calquée sur l’apparition des pouvoirs de Peter Parker, qui dans cet épisode seront vus comme une bénédiction, suscitant une véritable excitation chez le jeune homme (et chez le peuple qui voit en ce héros un homme, et donc un mâle reproducteur, idéal). Cet élément déjà essentiel dans le comic book est parfaitement intégré à l’ossature narrative de David Koepp et au dispositif de Sam Raimi. En cela, ce Spider-Man, comme les suivants de la trilogie, tient de l’adaptation parfaite car il y développe l’essence même de pourquoi ce héros est à ce point intégré à l’inconscient collectif, bien plus que la plupart de ses confrères, à l’exception de Superman et Batman. Spider-Man est un super-héros envers lequel l’empathie est naturelle, et le réalisateur l’a très bien compris.

Mais plus encore, c’est l’identification qui fonctionne à merveille. Car Peter Parker a toujours été une sorte de miroir pour le lecteur. Il n’a pas le physique d’un mannequin, il est maladroit avec les filles, il est intelligent, obsessionnel, vient d’une famille qui ne roule pas sur l’or et c’est un nerd. Là encore, Sam Raimi ne trahit jamais cet élément fondateur essentiel et à ce titre, le choix de Tobey Maguire dans la peau de Peter est une idée de génie. Car il représente toute l’essence de ce personnage. Spider-Man est donc un film sur l’apprentissage et le passage à l’adolescence, sur la découverte. Cela passe évidemment par la mise en place d’une figure obsessionnelle centrale, qui sera, dans le cas de la trilogie de Sam Raimi, celle de Mary Jane. Toute l’architecture narrative et émotionnelle de la trilogie est fondée sur ce personnage-pivot. Les actions de Peter/Spidey seront en grande partie dictées par ses sentiments pour elle et sa présence ou son absence du cadre auront un effet immédiat sur ses agissements. Kirsten Dunst apporte du corps au personnage de Mary Jane qu’elle modèle parfaitement pour en faire autre chose qu’un simple faire-valoir. Elle est la muse, la fille de ses rêves qu’il ne pouvait jamais approcher et qui, par le biais du costume, et donc d’une progression vers l’âge adulte, devient accessible. Pour ce qui est du rituel initiatique et du cheminement personnel, Spider-Man est un film d’une intelligence remarquable dans la symbolique. Et d’une fidélité exemplaire au matériau d’origine, à savoir pour Sam Raimi la période Stan Lee/Steve Ditko, qu’il embrasse pour livrer un film à la portée universelle : pas ou peu d’indices temporels.

Un autre point passionnant dans ce Spider-Man, et dans toute la trilogie pendant laquelle il va considérablement évoluer, est le rapport au père. En effet, l’absence du père chez Peter Parker, un temps masquée par la présence d’Oncle Ben s’y substituant, entraîne lors de sa disparition une évidente recherche de la part du héros. Dans cet épisode, c’est clairement Norman Osborn, auquel Willem Dafoe prête son physique de fou furieux, qui sert de figure paternelle et de nemesis. Sa naissance en tant que Bouffon vert a d’ailleurs lieu à peu près au même moment que celle de Spider-Man. Film œdipien en diable, Spider-Man permet à son héros de tuer deux fois le père afin de s’accomplir et s’impose clairement comme le film de la construction. Cela se traduit également dans la construction des séquences d’action. Elles sont pour l’instant peu nombreuses, assez brèves, et ne bénéficient pas encore de la toute puissance créatrice de Sam Raimi qui sait s’imposer des limites, quitte à décevoir ses plus grands fans. Ainsi, les voltiges de l’homme-araignée restent limitées – elles prendront toute leur ampleur dans le film suivant – car le propos n’est pas encore là.

Tout le discours du film tient dans sa grande séquence d’action, l’affrontement contre le bouffon vert qui donne lieu à ce point très important lors de la scène du pont : Spider-Man doit choisir entre sauver MJ et sauver des anonymes dans une cabine de téléphérique. Sauver celle qui habite le cœur de Peter Parker ou accepter le statut de super-héros du peuple. La dialectique de cette séquence et ses enjeux traduisent tout le projet de Sam Raimi concernant le personnage et s’avère en parfaite cohérence avec les séquences majeures des films suivants qui vont prolonger le travail d’étude de la figure du héros. Par ailleurs, une fois passée cette scène, Sam Raimi se lâche complètement pour poursuivre l’affrontement entre le héros et son ennemi juré, avec une grammaire cinématographique digne des excès graphiques de la trilogie Evil Dead, posant au passage les bases d’un autre motif central de la trilogie : la destruction du costume du héros et le dévoilement de son visage humain, brouillant la frontière entre les deux personnalités de Peter Parker. Dans son dernier acte, Spider-Man perd en légèreté et annonce un développement passionnant autour de motifs classiques de la tragédie, entre grand amour contrarié, fratricide et surtout, digestion progressive des paroles d’Oncle Ben concernant le sens des responsabilités de chaque être humain. Riche, exaltant, parfois fou et fondamentalement généreux, ce premier opus pose les bases solides de ce qui restera comme une des plus belles sagas des comic book movies.

4.5

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