Silent Voice – Critique

Critiques Films
4.5

Plus d’un an et demi après sa sortie au Japon, l’adaptation du manga A Silent Voice de Yoshitoki Ōima débarque enfin dans les salle françaises. Grâce à une campagne de crowdfunding menée par le distributeur Art House Films spécialisé dans le cinéma japonais contemporain. Le troisième long métrage de Naoko Yamada s’avère être une réussite miraculeuse d’autant plus exceptionnelle qu’elle s’inscrit dans l’actuel renouveau de l’animation japonaise.

En 2008, Yoshitoki Ōima, alors âgée de 19 ans, imagine A Silent Voice. Un one shot sur le harcèlement scolaire, inspiré par le travail de sa mère interprète en langue des signes. L’histoire qui intéressera la célèbre revue Weekly Shōnen Magazine s’étendra au final sur plus de 7 volumes publiés entre novembre 2013 et décembre 2014, qui vaudront à sa créatrice de remporter de nombreux prix. Une adaptation sous forme de film d’animation est alors confiée au studio Kyoto Animation. Naoko Yamada est engagée à la réalisation tandis que Reiko Yoshida (Le Royaume des chats) est chargée de condenser les 7 volumes du manga en un scénario pour un film de 2H10. Yamada retrouve ses fidèles collaborateurs : Riri Senami à la production, Kengo Shigemura au montage et Mutsuo Shinohara à la direction artistique. L’équipe est rejointe par Kazuya Takao à la photographie et Kensuke Ushio (Devilman: Crybaby) à la musique. La distribution vocale inclut Miyu Irino et Saori Hayami, respectivement Shôya Ishida et Shoko Nishimiya. À l’instar du manga dont il est l’adaptation, le film Silent Voice de Naoko Yamada suit le parcours de Shôya Ishida, un jeune garçon turbulent, qui harcèle Shoko Nishimiya, une nouvelle venue dans sa classe de primaire. Elle souffre de surdité au point de devenir le souffre douleur de la classe. Bien des années après Shôya, devenu un lycéen suicidaire, retrouve Shoko pour se faire pardonner du calvaire qu’il lui a fait subir étant plus jeune.

De part son sujet, Silent Voice est une œuvre avant tout sociale qui traite frontalement du harcèlement scolaire en n’édulcorant jamais les brimades et autres calvaires psychologiques que peut rencontrer n’importe quel enfant. Tout comme le manga, Yamada a l’intelligence de conserver ce qui en faisait sa singularité, à savoir placer son récit à travers les yeux de Shôya, qui de bourreau dans l’enfance devient victime à l’adolescence. Loin d’opter pour un ton condescendant et moralisateur le film de Yamada opte pour une approche beaucoup plus mesurée et subtile, préférant miser sur une étude de caractère complexe centrée sur l’évolution des rapports qu’entretient le protagoniste principal avec Shoko et le monde qui l’entoure. Shôya, conditionné par un sentiment de culpabilité permanente qui l’aura poussé à une solitude morbide, va progressivement retrouver une certaine estime de soi, via son nouvel ami Tomohiro, puis via sa relation de plus en plus fusionnelle avec Shoko, et les retrouvailles avec ses anciens camarades de classe. Cependant si cette évolution des rapports de Shôya peut faire croire à une évolution optimiste de ce dernier, la réalisatrice préfère nuancer son propos, notamment dans la scène du parc d’attractions. Cette dernière étant l’occasion de mettre en avant la difficulté de guérir des blessures de l’enfance quand ces dernières sont encore présentes chez ceux qui en furent les commanditaires ou qui en ont souffert. La rancœur qu’éprouve Naoka, l’ancienne amie de Shôya, à l’égard de Shoko malgré les années écoulées, appuie cette donnée. Si le premier acte situé dans l’enfance de Silent Voice laisse très vite place à un point de vue contemporain, il n’en demeure pas moins terriblement introspectif. Misant d’avantage sur le non dit de ses protagonistes plutôt que sur des dialogues lourdement démonstratifs. L’occasion pour la réalisatrice de livrer une véritable œuvre d’auteur au sens noble du terme à travers deux prismes. Le premier, narratif, via le personnage de Yuzuru, qui à l’instar de Yamada est une passionnée de photographie. Un personnage espiègle qui aura mis à mal la réputation de Shôya avant de devenir son ami. Bien que secondaire dans l’intrigue, Yuzuru de par son point son point de vue d’observateur, peut être vue comme une extension de la réalisatrice observant ses protagonistes en essayant de les comprendre plutôt que de les juger. Ce point de vue d’observateur est aussi présent dans le second prisme qu’est la mise en scène.

Yamada opte pour une réalisation expérimentale, ayant pour but de nous faire retranscrire visuellement et émotionnellement les sentiments de ses protagonistes : Shôya et Shoko en tête. Pour le premier, la réalisatrice privilège la vue d’ensemble afin d’isoler son protagoniste dans le cadre, ainsi que la vue subjective en utilisant astucieusement le motif de la croix présent dans le manga pour montrer l’évolution des rapports entre Shôya et ses camarades de classes. Quant à Shoko, son chara design beaucoup plus expressif, l’utilisation des ondes sonores, et l’importance des gros plans permettent une compréhension instinctive de ses émotions. La réalisatrice use d’un découpage complexe ou l’agencement particulier des plans rend difficile une analyse concrète. Si la récurrence de certains motifs, comme les classes, les ponts ou encore la nuit et les couchers de soleil, ayant pour but d’affranchir les barrières, peut s’apparenter à une reprise des travaux de Makoto Shinkai, (qui a déclaré dans la presse toute l’admiration qu’il avait pour ce long métrage) jamais Yamada ne se rabaisse au niveau du pastiche. Cette dernière utiliser intelligemment ces éléments pour développer un langage qui lui est propre, en apparence plus réaliste mais non moins évocateur. Comme en témoigne l’émouvant final du film, qui à travers une succession de détails en apparence anodins finit par conférer une portée universelle et insoupçonnée à Silent Voice.

Véritable merveille, dont la limpidité dissimule une fabrication complexe qui nécessite plusieurs visionnages pour en saisir toute la richesse et les nuances, Silent Voice est une réussite qui prouve à nouveau que l’on peut aborder des thèmes de société difficiles, sans renier leur portée artistique et cinématographique. Une œuvre sur laquelle beaucoup devraient méditer.

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