Seven – Critique

Critiques Films
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1995, année bénie. Aux côtés de Braveheart, Heat, Une Journée en enfer, Casino, Usual Suspects et L’armée des 12 singes, celui qui n’était alors qu’un réalisateur de clips surdoué et qui avait souffert sur le tournage de son pourtant très bon Alien³ va allumer la mèche d’une révolution. David Fincher a alors 33 ans et il va signer un des thrillers les plus importants de l’histoire du cinéma. Rien que ça. Et 20 ans plus tard, son impact reste inégalé.

Un thriller infernal mis en scène comme un néo-film noir. Voilà comment résumer Seven, le film qui a retourné l’estomac de tant de spectateurs en leur exposant des meurtres d’un sadisme rare. Qui leur a coupé le souffle le temps de cette séquence magistrale dans une étendue désertique truffée de lignes électriques à haute tension. Qui a marqué le véritable acte de naissance cinématographique d’un des metteurs en scène les plus importants de notre temps. 4 ans plus tôt, le « film de serial killer », genre devenu légèrement ronflant depuis bien longtemps, se réveillait en sursaut grâce au merveilleux Silence des agneaux de Jonathan Demme. Un petit électrochoc et un beau succès (avec 5 oscars en prime) qui prouva à Hollywood que le thriller pouvait faire son comeback dans la cour des grands. Pourtant, le film a échappé au studio, porté par un David Fincher se l’étant complètement approprié et un Brad Pitt alors en pleine phase de destruction de son image de beau gosse tout lisse et bien propre sur lui.

C’est par cet engagement total dans le projet, apporté par Andrew Kevin Walker qui y a injecté tout son état dépressif et ses idées noires lorsqu’il vivait à New York, que Seven est devenu ce sommet de thriller noir comme la mort. Œuvre profondément crépusculaire, dans la mesure où tout dans le film, de l’intrigue à la direction artistique, témoigne d’une forme de fin des temps, Seven est également un film-monde. Le lieu n’est jamais nommé et tout ce petit univers est régi par des règles bien précises. Une sorte de microcosme qui serait une sorte de vision des enfers sur Terre, où l’humanité serait démissionnaire. Une impression qui provient autant des actes profondément inhumains de John Doe que de petits détails qui prouvent que cette ville est en déclin, ne serait-ce que par l’appartement qu’occupent le personnage incarné par Brad Pitt et sa femme, soumis aux passages du métro. Dans un tel univers, un serial killer aussi cruel fait complètement sens. Il est à la fois un psychopathe, et un ange déchu qui viendrait punir l’homme pour son mode de vie décadent l’ayant poussé au bord du précipice. En cela, Seven s’avère assez trouble car ce bad guy, longtemps invisible et amené simplement par ses actes et ses carnets sublimés dans l’imposant générique d’ouverture, se montre en tous points fascinant.

Fascinant de cruauté bien entendu, ses meurtres étant tous plus impressionnants les uns que les autres, en plus d’être shootés de façon extrêmement graphique. Mais également fascinant par la précision de sa méthodologie et son érudition. Seven fait la part belle à l’occulte et à l’ésotérisme, en citant volontiers de grands « livres interdits » et la Bible pour abreuver non seulement son récit en terme de narration mais également afin de bâtir une caractérisation diabolique du personnage. Là encore, il s’agit d’un véritable tour de force dans la mesure où le personnage en question n’apparait véritablement qu’au bout d’1h30 de film. Et évidemment, un des nombreux coups de génie tient dans le fait d’avoir casté Kevin Spacey, avec son physique de bon père de famille, pour incarner un tueur de cette envergure. L’acteur a par ailleurs refusé que son nom apparaisse au générique d’ouverture, ou au cours de la campagne de promotion (il n’est pas sur les affiches) afin que l’effet de surprise soit total.

Dans Seven, tout espoir semble avoir été balayé de la surface du globe. David Fincher a trouvé dans le script d’Andrew Kevin Walker toute la matière nécessaire afin d’exorciser ses démons. N’oublions pas qu’à l’époque, il ressort de l’expérience traumatisante face à la Fox sur Alien³ et qu’il n’a plus foi en rien, et encore moins en le cinéma. Le film est donc pour lui un véritable exutoire, une façon de vomir sur l’écran toutes ses idées les plus noires de l’époque, toute sa haine et son dégoût. C’est pour cela que Seven transpire le désespoir. Pas une scène qui ne se déroule pas sous la pluie, à l’exception du final sous un soleil encore plus traumatisant. Un rythme presque lancinant, avec seulement une scène d’action qui, si elle est absolument magistrale, semble presque ne pas être à sa place. Des magnifiques séquences de dialogues qui n’aboutissent que sur une seule et même conclusion : il n’y a pas d’avenir pour l’être humain. Film hautement dépressif, parfois malsain, Seven est un chef d’œuvre « dantesque », profondément, et un film qui cherche (et y parvient avec maestria) à mettre le spectateur sous une pression toujours plus importante jusqu’à le laisser exploser lors du final. C’est par ailleurs un film qui ose réécrire les codes du thriller. Aucune empathie pour les victimes, toutes montrées comme des êtres répugnants ayant en quelque sorte mérité ce qui leur arrivait. Un duo de flics dont l’enquête progresse essentiellement dans des lieux inédits (notamment la bibliothèque). Enfin, un procédé qui transforme le fameux « whodunit » en autre chose. Effectivement, l’identité du tueur n’est jamais vraiment le moteur du récit, ni les raisons de ses actes. Le véritable moteur, ce sont ses actes et comment il met en place son plan diabolique et terriblement précis.

Cette ville sombre et humide, pourrissante, n’en est que plus forte symboliquement. Une idée appuyée par la mise en scène de David Fincher qui vogue entre une forme de naturalisme (caméra à l’épaule, lumière naturelle) et des appels au cinéma fantastique. En particulier dans chaque séquence d’intérieur lorsque les lieux ont été visités par John Doe, avec des contrastes très marqués et une volonté affirmée de filmer les ténèbres. Seven est sans doute un des films ayant le mieux réussi à filmer le noir, Darius Khondji ayant eu recours à un procédé de post-production appelé le traitement sans blanchiment, ou bleach bypass. Un procédé de photographie permettant de créer des images avec de la couleur mais avec des contrastes dignes d’un cliché en noir et blanc. C’est tout à fait saisissant dans Seven, film qui révolutionne son genre autant par son récit que par la somme de technicités mises en œuvre. Un film qui fera date, comme en témoignent les différentes copies qui ont suivi, et qui influencera nombre d’œuvres majeures, de Memories of Murder à la série True Detective. Et preuve qu’il s’agit d’un film majeur, il n’y a pas que dans ses moments les plus glauques, nihilistes et définitivement misanthropes que le film brille, à l’image de cette séquence mémorable où Morgan Freeman est à la bibliothèque le soir de Noël avec la Suite No. 3 de Bach. Un exemple parmi d’autres d’où transparait la perfection absolue de Seven en termes de mise en scène, de montage et de design sonore.

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