Romero et la trilogie des morts-vivants

La projection au Festival Lumière 2019 des trois premiers, et meilleurs, opus de la saga des morts vivants initiée par George A. Romero en 1968, est l’occasion de revenir sur cette pierre angulaire du cinéma contemporain. Tout ayant été dit et redit sur le sujet, cet article se veut avant tout un simple regard rétrospectif et succinct sur trois opus ayant marqué des générations des spectateurs et de fans.

Lorsqu’il se lance dans la conception de ce qui deviendra La Nuit des morts-vivants, George A. Romero est à cette époque un cinéaste ayant surtout tâté du film publicitaire et institutionnel dans la région de Pittsburgh et qui souhaite passé à la vitesse supérieure en mettant sur pied un premier long métrage de fiction tourné en indépendant. Après une première tentative avortée de film à sketchs comique, Romero ressort de ses tiroirs une nouvelle écrite par ses soins quelques temps auparavant, narrant le réveil de créatures d’outre-tombe à l’assaut de la terre. Une histoire ambitieuse dont Romero ne garde que le premier acte afin d’en tirer un long métrage économiquement faisable, reléguant une éventuelle suite à plus tard. Avec l’aide de plusieurs de ses amis, il fonde une boite indépendante, Image Ten, qui leur permettra de réunir les 114 000 dollars de budget nécessaires. Système D oblige, Romero cumule les casquettes de réalisateur, co scénariste, directeur de la photographie et monteur, tandis que ses collègues multiplient les casquettes d’interprètes et techniciens. Des contraintes économiques qui vont obliger l’équipe à se surpasser pour livrer malgré elle un véritable pavé dans la marre.

Ce qui reste encore aujourd’hui la grande force de La Nuit des morts-vivants, au delà de son allégorie sur les conflits socio-politiques qui gangrenaient l’Amérique des années 60, est la manière dont le réalisateur est parvenu à livrer une fable universelle et intemporelle. La ferme isolée, où se terrent les survivants, n’est rien d’autre que le microcosme d’une humanité autodestructrice. Les différentes querelles qui finiront par coûter la vie à la plupart des personnages témoignent du regard désespéré que porte Romero sur la condition humaine. Bien que La Nuit des morts-vivants fut souvent comparé à Easy Rider de par sa promiscuité thématique contre-culturelle, il n’est pas interdit de voir le film de Romero comme un contrepoint à 2001 l’Odyssée de l’espace. Là où Stanley Kubrick décrit à la même époque une humanité ayant réussi à dépasser ses différences pour partir à l’assaut de l’espace, percer les mystères de l’univers et arriver à une forme de transcendance, Romero fait le constat que cette dernière finira par disparaitre du fait qu’elle se montre incapable de dépasser les clivages qui la gangrène. Un propos mis en scène d’une manière iconoclaste encore aujourd’hui. L’approche documentaire, caméra à l’épaule, côtoie une lumière expressionniste héritée de Orson Welles que Romero revendique comme l’une de ses plus grandes influences. Le tout prenant place dans un décorum réaliste favorisant l’adhésion du spectateur contemporain quand à ce bouleversement mondial que représente l’arrivée de zombies. Un postulat qui doit beaucoup au roman Je suis une légende de Richard Matheson et dont La Nuit des morts-vivants demeure aujourd’hui l’adaptation officieuse la plus proche du roman d’origine à contrario des adaptations officielles.

Lorsqu’une dizaine d’années plus tard, Romero entreprend de donner une suite à son succès de 1968, il poursuit une véritable renaissance artistique. Les déboires juridiques rencontrés à la sortie de son premier long métrage, suivie d’une période de vaches maigres où se succèdent des oeuvres inégales mais intéressantes (Season of Witch, The Crazies) à l’exploitation confidentielle, ont quelque peu miné le moral du cinéaste, jusqu’à sa rencontre avec Richard P. Rubinstein qui deviendra le producteur protecteur dont il avait besoin. Ce dernier, qui a déjà aidé le réalisateur à mettre sur pied Martin, s’associe à l’italien Dario Argento et son frère Alfredo à la production. Bien que le film dispose d’un budget beaucoup plus confortable que son prédécesseur, 1 million de dollars, Romero reste sur une logique de huis clos similaire à celle du premier opus. Cependant loin de verser dans la redite, le cadre du centre commercial permet au cinéaste de renouveler son approche tant sur un plan thématique que stylistique. Bien que conservant l’approche documentaire de La Nuit des morts-vivants, en misant énormément sur la caméra à l’épaule, ce second long métrage fait la part belle à un montage expérimental jouant sur les perspectives induites par le lieu au point d’en faire une variation cinématographique du cubisme. Grand admirateur de westerns et de ses plus illustres représentants, John Ford et Howard Hawks en tête, Romero fait de Zombie un western déguisé où le centre commercial devient un fort assiégé. Une relecture ingénieuse, exploitant à fond son décorum, qui s’avère particulièrement ludique. Un ludisme présent également dans la fibre sarcastique du long métrage qui voit notre quatuor de survivants s’accaparer ce temple de la consommation au point d’en être dépendant, à l’instar des morts-vivants déambulant dans les couloirs. Cependant ce qui prédomine c’est encore une fois la sensation d’une véritable apocalypse, n’épargnant aucune strate de la société que le cinéaste parvient à retranscrire lors de l’assaut d’un immeuble situé dans un quartier populaire, où lorsque des centaines de créatures errent sur un parking. C’est justement ce basculement d’une société à l’autre, présenté d’une manière inéluctable à travers les différents flashs d’information, qui constitue la clé de voûte d’un long métrage proposant quelque chose de nouveau sans négliger le sentiment d’urgence qui faisait l’intérêt de son prédécesseur.

Un sentiment d’urgence absent du Jour des morts-vivants, troisième opus qui vient clore temporairement cette saga en 1985. À l’origine pensé comme un long métrage épique prenant place dans un futur post apocalyptique, Romero revoit ses ambitions à la baisse au point de supprimer une scène d’ouverture dans laquelle des guérilleros menaient une bataille rangée contre une centaine de morts-vivants. Par la force des choses, le film redevient un huis clos intimiste centré cette fois-ci sur une base militaire souterraine où les tensions entres militaires et scientifiques sont exacerbées. Si le film dispose d’un rythme plus posé, laissant place à l’introspection du fait d’une planète sous le joug des zombies, il n’en demeure pas moins intéressant dans sa manière de présenter l’humanisation des morts-vivants via le personnage de Bub, relecture ingénieuse de la créature de Frankenstein et atout majeur de ce troisième long métrage. Par ailleurs la conclusion du métrage permet de mieux cerner le cheminement de la pensée de son cinéaste à l’encontre du genre humain, passant d’un pessimisme absolu à une forme d’espoir représenté de manière atypique aussi bien du côté zombie qu’humain. Bien que d’autres chapitres ont vu le jour par la suite, cette conclusion sonnait comme une véritable boucle sur la disparition d’un monde et la naissance d’un nouveau. Un long métrage qui marqua par ailleurs la fin d’une époque pour le cinéaste, quittant le circuit indépendant et son producteur fétiche Richard P. Rubinstein pour tenter l’aventure des majors, mais ceci est une autre histoire.

Bien qu’on pourra reprocher à cette saga d’avoir enfermé son cinéaste, alors que sa filmographie regorge de pépites méritant d’êtres remises en avant, elle n’en demeure pas moins un pilier fondamental et particulièrement attachant du cinéma de la seconde moitié du 20ème siècle. La popularité de ces trois opus, jamais démentie au fil du temps, aura fini par dépasser le cadre du cinéma d’horreur pour toucher à toutes les strates de la pop culture et de l’inconscient collectif. La marque des grands mythes et cinéastes auxquels George A. Romero appartient.

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