Rencontres du troisième type – Critique

Critiques Films
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À l’occasion du 40ème anniversaire de sa sortie en salles, Rencontres du troisième type de Steven Spielberg s’offre une nouvelle cure de jouvence avec une édition Blue Ray commémorative, mais également via sa projection au Festival Lumière. L’occasion de revenir sur ce film.

En 1970, Steven Spielberg écrit Expériences, une nouvelle inspirée d’un souvenir d’enfance autour d’une pluie de météorites observée avec son père dans le New Jersey. Durant la pré production de Sugarland Express, le cinéaste conclut un deal avec Columbia Pictures et le duo Julia-Michael Philipps à la production. Experiences est retitré Watch the Skies en référence à la phrase finale de La chose d’un autre monde. Au départ il est question d’un documentaire, puis d’un film à petit budget autour du projet Blue Book, une commission d’enquête chargé d’étudier le phénomène des OVNI durant les années 50 et 60. Mais le succès surprise des Dents de la mer en 1975 va changer la donne. Paul Schrader (Taxi Driver) est chargé du script, centré autour d’un militaire proche de la retraite, mais Spielberg souhaite faire du protagoniste principal « un homme du peuple » provoquant le départ du scénariste. Le réalisateur se charge alors des réécritures, épaulé par plusieurs confrères dont ses collaborateurs de Sugarland Express Harl Barwood et Matthew Robbins 1)Ce dernier deviendra par la suite un collaborateur régulier de Guillermo del Toro pour lequel il écrira les scripts de Mimic, Crimson Peak et du projet maudit Les montagnes hallucinées., ainsi que Jerry Belson (Smile) et David Giler (Alien le 8ème passager). J. Allen Hynek, ancien membre du projet Blue Book, et l’ufologue français Jacques Vallée sont nommé consultants sur le film. Le chef décorateur Joe Alves et le compositeur John Williams retrouvent à nouveau le cinéaste, tandis que le monteur Michael Kahn rejoint l’équipe, marquant les débuts d’une collaboration qui perdure encore aujourd’hui. Vilmos Zsigmond rempile à la photographie épaulé par Douglas Slocombe (The Servant), William A. Fraker (Rosemary’s Baby), László Kovács (Easy Rider) et John A. Alonzo (Chinatown) pour les scènes additionnelles. La complexité des effets spéciaux nécessite la participation de Douglas Trumbull (2001 L’odyssée de l’espace), secondé pour les effets mécaniques par Roy Arbogast, futur collaborateur de John Carpenter, et le maquilleur italien Carlo Rambaldi (Les frissons de l’angoisse). Dans un premier temps Spielberg souhaite confier le rôle de Roy Neary à Steve McQueen, puis à Gene Hackman, Al Pacino, Jack Nicholson avant de se rabattre sur Richard Dreyfuss avec lequel il a déjà collaboré sur Les dents de la mer. Lino Ventura est le 1er choix du cinéaste pour Claude Lacombe, avant d’opter pour François Truffaut. Le cinéaste des 400 coups, qui vouait une admiration pour Spielberg depuis Duel, accepte l’offre après avoir visité l’un des décors « intimistes » du film. Le comédien Bob Balaban est choisi pour épauler Truffaut, du fait de sa maitrise de la langue française. Tandis que les comédiennes Melinda Dillon, Terri Garr (Frankenstein Junior), et le jeune Cary Guffey complètent la distribution aux côtés de Lance Henriksen. Le tournage a lieu du 16 mai 1976 jusqu’en février 1977 pour un budget de 20 millions de dollars.

Dès son introduction dans le désert mexicain, où l’équipe menée par Claude Lacombe découvre les avions intacts du vol 19 disparu en 1945 dans le triangle des Bermudes, Rencontres du troisième type impose une ambiance singulière. Qu’il s’agisse de la présentation des personnages, humanisés progressivement par les fameux travellings avant qu’affectionne le cinéaste, l’omniprésence de la tempête du sable masquant les avions, où le monologue du vieillard, le film baigne dans une ambiance mystique qui ne le quittera plus. Si le cinéaste aborde ouvertement le phénomène ufologique, en énumérant à l’écran tous ses éléments folkloriques : apparitions lumineuses, abductions, complot gouvernemental, petits gris… il ne rabaisse jamais ces éléments au niveau d’un sensationnalisme de bas étage. Dès les premiers mots du vieillard « j’ai vu le ciel danser pour moi » Spielberg fait de ses OVNI des objets à consonance mythologique. Les personnages principaux, Claude Lacombe et Roy Neary, cherchent à comprendre le sens profond que peuvent cacher ces éléments, à travers un prisme qui lui est propre. Lacombe, auquel Truffaut apporte sa bienveillance naturelle, scientifique humaniste, aborde la question sous un angle anthropologique, à travers la création d’un langage universel et intuitif qu’il cherche à mettre en place, via ses différentes observations dans le monde. La vie de Roy Near, va être bouleversée par l’observation d’un de ces phénomènes. Deux récits, auquels s’ajoute celui de Jillian Guiler (Melinda Dillon) et son fils Barry (Cary Guffey). Cependant le point névralgique reste Neary, véritable double fictif du cinéaste. Ce dernier est obsédé par une image, qu’il aperçoit dans des détails du quotidien : crème à raser, purée… mais dont il peine à comprendre le sens. Une obsession qui le poussera à l’isolement. La réponse à ses questions viendra d’une évidence télévisuelle menant à l’un des plus grands secrets de l’humanité.

Sous ses apparences tragi-comiques Rencontres du troisième type est avant tout un drame psychologique. Le tragique venant principalement de la perception qu’ont les enfants de leur père et l’incapacité pour Neary à faire comprendre son obsession. Par bien des aspects le personnage imaginé par Spielberg et ses scénaristes peut être vu comme la première définition du « geek-nerd ». Celle d’un handicapé social obsédé par des objets du quotidien au point d’en découvrir le sens caché, pourtant évident, qui le mèneront à découvrir une vérité universelle, transcendantale voire métaphysique. Outre cet aspect pionnier, Rencontres du troisième type s’amuse à détourner les conventions liés aux peurs enfantines. La scène du kidnapping voit ainsi Jillian terrorisée à l’approche des extraterrestres, suggérés par de complexes jeux de lumières, alors que Barry semble au contraire s’en amuser. Dans sa quête initiatique, le film peut être vu comme une relecture de Pinocchio que le cinéaste explorera à nouveau, de manière plus sombre, dans A.I. Intelligence artificielle. Ces différents degrés de lecture trouvent leur apothéose dans le climax à Devil’s Tower. En dehors du célèbre morceau musical en cinq notes, et de la chorégraphie des vaisseaux, ce final permet de mettre en évidence la profession de foi, probablement inconsciente, du cinéaste. Celle de livrer une œuvre au langage universel, qui ne peut être perçue qu’à travers un prisme strictement sensitif. Rencontres du troisième type inaugure également une nouvelle donne que l’on retrouvera tout au long de sa filmographie, celle des fins ambiguës. Roy Neary ayant réalisé son rêve au prix d’un sacrifice familial. Une donnée qui permet au long métrage de gagner en complexité narrative à l’aune du ressenti de son spectateur, et qui finit d’appuyer l’importance de Rencontres du troisième type dans la filmographie de son auteur. Sorti sur les écrans américains le 16 novembre 1977, le film rapportera plus de 135 millions de dollars dans le monde, et permettra à Spielberg d’appuyer sa position à Hollywood pour poursuivre sa carrière.

Outre ses différents montages, le film de Spielberg eu une influence considérable sur de nombreux artistes. L’écrivain Ray Bradbury le considérait comme le plus grand film de Science Fiction de tous les temps. Jean Renoir le trouvait « digne de Jules Verne et de George Méliès ». Du propre aveu de Jan Harlan, Rencontres du troisième type comptait parmi les films préférés de Stanley Kubrick qui envisageait de confier le rôle de Danny Torrance dans Shining à Cary Guffey. Joe Wright le considère comme l’un de ses cinq films de chevet, son confrère Edgar Wright lui rendit hommage dans la comédie Paul, tout comme Kiyoshi Kurosawa dans le final de Avant que nous disparaissions, et M. Night Shyamalan dans Signes. Spike Lee le considère comme l’un des films à connaître pour apprendre le cinéma. Le parcours initiatique de Roy Neary inspira ouvertement l’espagnol J.A. Bayona pour celui de son héroïne dans L’Orphelinat. On peut également trouver trace de ce parcours dans The Lost City of Z de James Gray, grand admirateur de Spielberg et à travers Fox Mulder dans la série The X Files. Dans Incassable, le personnage d’Elijah Price, handicapé suite à sa maladie, trouve à travers son obsession pour les comics, une vérité universelle au prix de nombreux sacrifices humains, une version sombre du personnage de Roy Neary en quelque sorte. Autant d’éléments qui prouvent la pérennité du long métrage de Steven Spielberg dans l’inconscient collectif mondial et la pop culture.

Plus de 40 ans après sa sortie en salles, Rencontres du troisième type reste l’un des chefs d’œuvres de son auteur. Une œuvre empreinte d’un profond respect à l’égard du genre investi et qui parvient à toucher des thèmes universels et intemporels. La marque des grands films.

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1.Ce dernier deviendra par la suite un collaborateur régulier de Guillermo del Toro pour lequel il écrira les scripts de Mimic, Crimson Peak et du projet maudit Les montagnes hallucinées.
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