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Red Post on Escher Street – Critique

Dans un nouveau geste cinématographique punk et libre comme jamais, Sion Sono s’impose définitivement comme le poète du chaos. Avec Red Post on Escher Street, il signe un film inattendu et engagé, sorti de nulle part pour mieux éclabousser un système arrivé au point de rupture.

Depuis plusieurs années, le réalisateur Sion Sono est annoncé sur des projets plus ambitieux qu’à l’accoutumée. Il y a une dizaine d’années, il devait réaliser Lords of Chaos, l’histoire du groupe Mayhem, quand sont arrivés presque par surprise des films tels que Himizu et Guilty of Romance. Cette année, on attendait la rencontre explosive avec Nicolas Cage pour Prisoners of the Ghostland et c’est ce Red Post on Escher Street qui a entamé un tour des festivals. Bref, jamais là où on l’attend, l’auteur aime surprendre et cela fait clairement partie de son charme. Les années 2010 ont été pour lui celles d’une exploration d’un cinéma « commercial », parfois très loin de ses expérimentations underground. Et à la vue de ses dernières collaborations avec de très grosses structures, qu’il s’agisse d’Amazon pour la série Tokyo Vampire Hotel ou Netflix pour The Forest of Love, il semble avoir enfin capté exactement comment mettre à profit ces entités pour revenir à une création totalement libre. Pour Red Post on Escher Street cependant, il n’a pas eu accès à autant de moyens. Il s’agit d’une production modeste, avec notamment des actrices débutantes dans les rôles principaux. Un mode de fabrication qui correspond tout à fait au coeur du film. En effet, Red Post on Escher Street rejoint les oeuvres précédentes de Sion Sono consacrées au cinéma ou plus globalement à la création cinématographique, telles que The Forest of Love ou Why Don’t You Play in Hell?. Et comme précédemment, c’est pour mieux parler de l’être humain.

Red Post on Escher Street adopte une structure assez particulière. Une narration qui se voit complètement éclatée, divisée en courts chapitres avec à chaque fois un carton-titre portant le nom d’un ou plusieurs personnages. Il s’agit donc de se concentrer à chaque fois sur un nouveau personnage en le suivant jusqu’à l’évènement central qui est une vaste audition pour le nouveau film d’un réalisateur très hype. En prenant son temps pour élaborer une telle structure, le film complet avoisinant les 2h30, Sion Sono apporte un soin extrême à la caractérisation de ses personnages. Personnages vraiment nombreux permettant de dessiner un très large spectre des maux de la société japonaise. En effet, à travers cette volonté commune d’apparaître en lead dans un long métrage, ces personnages sont à peu près tous en souffrance d’une manière ou d’une autre. Et tous sont des femmes. A travers son habituel sens de la provocation, Sion Sono a souvent abordé la condition de la femme au Japon, un vaste sujet coincé entre traditions et modernité. Mais il n’était finalement jamais allé aussi loin dans sa réflexion. A travers Red Post on Escher Street, tout y passe. Dépression, suicide, adultère, cloisonnement conjugal, infantilisation, veuvage, prostitution, injustice socio-professionnelle… la multiplication des personnages jusqu’à l’outrance, avec un impeccable souci du détail apporté à chacun, permet à Sion Sono de livrer un inventaire exhaustif mais qui reste tout à fait ludique et cohérent sur le plan narratif et cinématographique. Alors évidemment, il tire parfois un peu trop sur la corde comme à son habitude, mais la structure adoptée ici fait que le procédé fonctionne bien. Et l’ensemble est d’une cohérence totale. En effet, l’aspect « film dans le film » aborde le sujet des masques anonymes que nous portons dans nos sociétés. L’ensemble des actrices auditionnées finiront par devenir des figurants, faute à une production corrompue et deviendront donc des visages anonymes dans une foule. Et la société japonaise, comme toute bonne société castratrice, vise à anonymiser les êtres. Rien de bien original dans ce constat, en effet, mais le procédé pour y arriver sort tout de même de l’ordinaire. D’autant plus qu’il se concentre sur la personnalité de ces anonymes qui de fait sortent de l’anonymat.

C’est bien entendu ici qu’on retrouve le Sion Sono qu’on aime. Car s’il signe à priori un film plus « sage » que d’habitude, dans le sens où il ne tombe pas dans nombre de ses excès issus de l’art grotesque mais aborde Red Post on Escher Street de façon assez naturaliste. Caméra à l’épaule, avec une photo presque fade, l’économie de moyens se fait sentir mais sans plomber quoi que ce soit au projet global. Il s’agit d’un récit consacré aux petites gens. A leur importance et à quel point ils sont uniques même si toute la société est construite de sorte à ce qu’ils se sentent sans importance, sans visage. Red Post on Escher Street avance vers cette prise de conscience personnelle. Mais sans oublier le danger lié à cette sortie de l’anonymat. Le revers de la médaille étant symbolisé ici par le désir de célébrité, qui ne représente en rien une forme de libération. Un sujet que Sion Sono a déjà abordé par le passé mais qui prend encore une autre ampleur ici. Tout d’abord à travers les deux personnages d’actrices célèbres, enfermées dans leur propre prison « dorée » et celle de leur sugar daddy. Mais également à travers les quatre fans du réalisateur Tadashi Kobayashi, que Sion Sono aborde comme il a toujours abordé les fanatiques, à savoir en les représentants comme les adeptes d’un culte. De véritables membres d’une secte absurde. Mais toujours en gardant une sorte de regard bienveillant sur ses personnages, sans véritablement juger leurs dérapages et excès. Mais évidemment, ce qui intéresse le plus le réalisateur, ce sont les personnages véritablement libérés du système, et qui s’en libèrent en le torpillant de l’intérieur. Un goût pour le chaos salvateur qui se retrouve assez clairement dans ce Red Post on Escher Street. Pour le réalisateur et poète, la liberté se gagne par la destruction et la douleur. Ainsi, avec un discours assez clair sur la supériorité des êtres brisés par la vie, il rejoint en quelque sorte le discours que tenait intelligemment M. Night Shyamalan avec Split.

Entre apaisement et véritable discours révolutionnaire, Red Post on Escher Street est une fascinante hydre à deux têtes. On retrouve d’un côté l’aspect bouillonnant de l’oeuvre de Sion Sono et cette rage (de vivre, de créer, de bousculer les codes et le système…) mais également quelque chose de plus posé, de tendre et d’assez accessible à un plus large public. La narration éclatée reste tenue par des repères précis (les boites aux lettres rouges qui habitent d’innombrables plans du film et font se parler entre eux différents personnages et repères spatio-temporels). On y trouve une certaine douceur, déjà présente dans certains films précédents du réalisateur tels que Land of Hope ou The Whispering Star, ici à travers un aspect assez fascinant qui est celui de la présence permanente de fantômes. Fantômes d’une liberté et d’une passion perdues, et qui accompagnent leur nouvelle quête… Tout ceci maquillé en une fable un peu folle autour du cinéma. Le film finira par basculer lors de la grandiloquente séquence du tournage. Sion Sono le traite avec des plans séquences massifs qui impressionnant par la logistique qu’ils sous-entendent. Ces morceaux de bravoure cinématographiques ne sont pas des artifices mais traduisent une forme d’effervescence (ils illustrent vraiment ce qu’est un tournage) tout en plongeant le spectateur dans la forme de réalisme la plus pure (il n’y a pas de coupe dans le réel). Et Red Post on Escher Street de se conclure dans un doigt d’honneur magnifique, avec la prise de pouvoir et la liberté ultime de ces deux femmes qui échappent même au film que nous étions en train de regarder. Un dernier plan d’une puissance évocatrice folle, à la fois conclusion logique du récit et regard plein de tendresse de Sion Sono sur ses années Tokyo GAGAGA. Une façon de boucler la boucle qui ne manque pas d’élégance. Mais une élégance propre à ce réalisateur qui n’est définitivement pas comme les autres.

Summary
Moins fou que nombre de films précédents de Sion Sono, Red Post on Escher Street semble pourtant faire une forme de synthèse de son oeuvre tout en l'ouvrant vers une nouvelle direction. Passionnante dans sa douceur chaotique, cette ode à la liberté créatrice cache un passionnant geste artistique sur l'émancipation des êtres humains et en particulier des femmes corsetées dans une société injuste.
4

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