Real – Critique

Cinq ans après eu les honneurs de la compétition à Cannes avec le magnifique Tokyo Sonata, le pas très prolifique Kiyoshi Kurosawa s’est vu privé de toute sélection cannoise avec Real. Visible uniquement au marché du film, Real (auparavant annoncé sous le titre « A Perfect Day for Plesiosaur ») était pourtant un des tout meilleurs films projetés sur la Croisette cette année-là. Impressionnant, bouleversant, ce voyage au cœur de l’esprit renoue avec le fantastique si cher à Kurosawa pour mieux tisser un drame et une romance surpuissants. Il y est toujours question de fantômes, mais également de créatures mythologiques et d’exploration du subconscient.

S’il est question de fantastique, de fantômes et de monstres, il est surtout question dans Real de science-fiction. Un genre que Kiyoshi Kurosawa aborde avec une belle sérénité tant il sait précisément où il va et comment le faire en fonction de ses moyens. Real est une fable de SF dans laquelle il est question d’exploration. Exploration des rêves, de l’inconscient, du subconscient, dans un univers fait de projections mentales et de traumas prenant vie. La caméra de Kiyoshi Kurosawa se fait témoin de cette tragédie douce qui joue volontiers avec les codes du thriller pour les élever toujours plus haut. Des cimes que le réalisateur côtoie tellement qu’il en deviendrait presque agaçant, si son cinéma n’était pas aussi beau et juste. 15 ans après License to Live, il utilise à nouveau la notion de coma comme vecteur dramatique, en opérant un mouvement inverse. A travers une intrigue qui n’est pas sans rappeler Paprika, Inception ou Je t’aime, je t’aime, son héros Koichi va pénétrer l’esprit de celle qu’il aime. Une aventure en terre surréaliste qui va mener le film sur de multiples pistes de réflexion, pour autant de thèmes complexes intimement liés à la société japonaise contemporaine. Deuil, suicide, mondes imaginaires et condition d’artiste, autant de voies d’analyse pour construire une odyssée mentale surprenante.

Souvent chez Kiyoshi Kurosawa, le fantastique vient parasiter le réel par petites touches pour parfois l’avaler. Pas d’exception dans Real où chaque voyage dans l’esprit d’Atsumi se traduit par des répercutions sur la perception du réel. Ce qui semblait tout d’abord tragique devient rapidement inquiétant, au fur et à mesure que des visions cauchemardesques s’invitent tout à coup dans la réalité de Koichi pour la pervertir. Le réalisateur fait ainsi fondre ses certitudes et celles du spectateur jusqu’à un formidable retournement de situation central qui redistribue toutes les cartes. L’artifice fonctionne à merveille, rappelant la maestria avec laquelle Martin Scorsese amenait sa conclusion dans Shutter Island, car tout passe par des choix de mise en scène. Ce qui s’apparentait à des erreurs vulgaires, des choix de mauvais goût, prend soudain tout son sens pour donner de la matière au récit. L’illusion de la réalité est au cœur de Real, traitée à travers ces incrustations de décors en mouvement, ces frontières physiques entre les personnages et le regard du spectateur (vitres, voiles, brouillard…), pour la remettre en cause jusqu’à la fin. Étant donné qu’il s’agit d’une projection mentale, tout y devient possible. Chaque souvenir s’y retrouve plus ou moins clair (littéralement, certains sont flous) selon le point de vue, chaque élément devient un pur symbole et les fantômes du passé y prennent vie tels des artefacts vomis par le subconscient. Le procédé mis en place par Kiyoshi Kurosawa, pour sublimer un récit qui ne contient foncièrement rien de très original, est d’une élégance et d’une justesse en tous points remarquables. Le réalisateur est un poète de l’image qui a visiblement tout compris à la portée symbolique de cette dernière et il développe une grammaire cinématographique à la fois sobre, par ses cadres et la lente précision de ses mouvements, et très juste tant il manipule le regard et la perception du spectateur comme il le désire. Il est ainsi impossible de lui refuser quoi que ce soit, qu’il s’agisse de visions grotesques de cadavres mutilés, de fantômes au visage effacé par le souvenir, de visages familiers en deux dimensions ou carrément d’un plésiosaure prenant vie tout à coup.

Le plésiosaure y est un symbole de vérité, manifestation surnaturelle d’une créature devenue mythologique qui cristallise en elle la dualité des souvenirs et traumatismes. De dessin il devient matière, monstre évoluant entre deux éléments (terre/eau, imaginaire/réalité) qu’il faudra affronter pour espérer atteindre une paix intérieure. Une lutte brutale face à ce souvenir qui aura déterminé le déroulement de toute une vie tout en ayant été oublié de l’esprit des héros. Ce plésiosaure marque également le ciment d’une histoire d’amour intense entre deux enfants devenus adultes, liés par le drame qu’ils ont occulté. Par sa mise en scène, Kiyoshi Kurosawa pose de vraies question quant à la gestion du trauma par l’esprit. On pense à ces apparition d’un enfant, peut-être un fantôme, soit déformé par un miroir découpant sa silhouette, soit traité par un zoom numérique déformant ses traits. Il est question autant de la puissance de l’esprit, capable d’enfouir certains éléments, que de sa faiblesse car le souvenir finit toujours par remonter à la surface avec pertes et fracas. Une lutte que la société accentue grandement, avec la pression sociale et professionnelle, autant d’éléments qui affaiblissent la capacité d’aveuglement de l’esprit. En résulte une quête magnifique dans un univers apocalyptique, ponctué de visions infernales entre l’effroi (l’apparition d’une porte, de personnages au physique terrifiant) et la poésie (la vision de cette ville qui s’évapore, ou d’un personnage qui s’efface dans les bras de l’autre). Real est très beau, peut-être un des plus beaux films de son auteur, car s’y conjuguent des obsessions très marquées avec la volonté de livrer un film qui touchera un public beaucoup plus vaste. Porté par une douce mélancolie et l’alchimie entre ses acteurs, une mise en scène complexe et juste, un sens du découpage impossible à prendre en défaut, un basculement délicat et une ouverture pleine d’espoir et de lumière, Real est une petite merveille qui, on l’espère, trouvera son chemin jusqu’aux salles françaises.

4.5

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