Ready Player One – Critique

Critiques Films
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Deuxième film de Steven Spielberg à sortir sur nos écrans en ce premier semestre 2018, Ready Player One était autant attendu que redouté à plus d’un titre. Les premiers échos dithyrambiques ayant laissé place à des avis de plus en plus clivants, à l’arrivée une œuvre plus surprenante, complexe et énigmatique qu’elle n’en a l’air.

Pour sortir de sa dépression suite au fiasco de Fanboys, un script expurgé de ses éléments personnels par les producteurs Harvey Weinstein et Kevin Spacey, le scénariste Ernest Cline se lance dans la rédaction d’une histoire appelée Ready Player One. Les proches de l’auteur encouragent ce dernier à en faire un roman dont le manuscrit trouve grâce chez l’éditeur Random House en 2010. Au même moment Warner Bros en rachète les droits en vue d’une future transposition sur grand écran, dont l’adaptation est confiée à Cline lui même, avant qu’Eric Eason (Journey to the End of the Night) et Zak Penn (Avengers) réécrivent le script. En 2014 Christopher Nolan, Robert Zemeckis, Peter Jackson, Edgar Wright et Matthew Vaughn sont envisagés à la réalisation avant que Steven Spielberg décroche le poste en mars 2015. Il est question que Gene Wilder sorte de sa retraite pour incarner James Halliday, sans succès. Michael Keaton est également pressenti avant que Mark Rylance, avec lequel Spielberg vient de terminer Le pont des espions, hérite du rôle. Nick Robinson et Nat Wolf sont envisagés avant que Tye Sheridan obtienne le personnage de Wade Watts. Il en sera de même avec Elle Fanning et Lola Kirke pour Samantha Cook qui ira à Olivia Cooke. Lena Waithe de Master of None incarne Helen Harris. Tandis que Ben Mendelsohn et Simon Pegg campent respectivement Nolan Sorrento et Ogden Morrow. Win Morisaki (Kamen Rider), T.J. Miller (Silicon Valley), Hannah John-Kamen (Black Mirror), et Philip Zhao complètent la distribution. Fidèle collaborateur de J.J. Abrams, Roger Guyett se charge des effets visuels avec l’aide d’ILM et Digital Domain. Le tournage prend place à Birmingham en Angleterre en Juillet 2016 pour un budget de 175 millions de dollars. Accaparé par Les derniers Jedi et Pentagon Papers, John Williams laisse la bande originale à Alan Silvestri, en vue d’une sortie salles pour décembre 2017 avant d’être décalée à mars 2018.

Un réalisateur talentueux, sur un sujet déjà traité avec brio par ses confrères. Un matériau de base intéressant mais mal exploité par son créateur. Un scénariste dont l’unique titre de gloire, Last Action Hero, devait d’avantage aux réécritures ayant suivi son premier jet. Un environnement propice au nostalgisme, accentué par une promotion catastrophique, autant dire que tout était possible sur Ready Player One. Du roman d’Ernest Cline, Spielberg en tire une adaptation assez libre, ne conservant que le postulat de base, les personnages, ainsi que deux scènes importantes, l’attaque de la boite nuit et la bataille finale. Le travail opéré par le réalisateur et les scénaristes s’apparente à une véritable réorchestration qui a l’avantage de rendre l’intrigue beaucoup plus fluide, mais surtout de multiplier les bonnes idées absentes du roman. Ici pas d’épreuve à base de Wargames, de partie de Joust, de décryptage de publicités. Les dialogues à base de name dropping se réduisent au strict nécessaire afin de faire progresser l’histoire et les thématiques sous-jacentes. Il en va de même pour les icônes de la pop culture convoqués dans le film et qui ne se limitent pas aux 80s. L’approche référentielle du réalisateur se situe d’avantage du côté de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? que de Stranger Things. Le seul aspect véritablement 80s est à chercher dans le ton du film. Les nombreuses idées folles et le rythme effréné qui en découle on tendance à rapprocher Ready Player One de Jack Burton dans les griffes du mandarin et L’aventure intérieure plutôt que des Goonies auquel on serait tenté de penser de prime abord. Une filiation cinétique qui rapproche également le film de Spielberg d’œuvres contemporaines vilipendées pour leur supposée laideur et naïveté politique par une institution ayant du mal avec ce qui ne rentre pas dans des cases préétablies. L’autre point fort du long métrage vis à vis du livre est d’avoir fait de ses protagonistes une équipe soudée dans leur quête, plutôt que des individus s’unissant tardivement dans l’histoire. Bien que Wade Watts reste le personnage central, cette donnée accentue une véritable dynamique collective qui fonctionne parfaitement à l’écran.

La quête à laquelle participent les personnages s’apparente à une vraie enquête centrée sur la vie et les pensées de James Halliday. Ready Player One opte pour une structure à la Citizen Kane dans laquelle l’Easter egg est le Rosebud de Halliday. Un personnage dont le traitement diffère quelque peu de son homologue littéraire. Dans le roman ce dernier était un solitaire excentrique proche d’une rock star, dans le film Halliday un autiste asocial incapable d’entretenir la moindre relation, et qui ne peut s’exprimer qu’au travers de sa création. Outre une vision du geek particulièrement salvatrice, dans la mesure où Spielberg pointe ce phénomène avant tout comme une maladie sociale et non comme de la coolitude, elle lui permet de livrer un autoportrait diamétralement opposé à l’image policée qu’il véhicule dans les médias. James Halliday est autant Le bon gros géant, l’alchimiste capable de transformer tout ce qu’il touche en or malgré son handicap, que Roy Neary, l’obsessionnel qui s’évertue à trouver un sens caché dans ce que les autres jugent futiles au point d’être coupé du monde. La relation conflictuelle qu’entretient ce dernier avec Ogden Morrow n’est pas sans rappeler celle de Spielberg et George Lucas. De même que Nolan Sorrento, peut être vu comme Michael Eisner l’homme qui attira le duo à la Paramount pour Les aventuriers de l’arche perdue, avant d’user d’une stratégie qui lui servira à détruire le nouvel Hollywood et imposer l’hégémonie Disney qui perdure aujourd’hui avec Bob Iger. L’occasion pour Spielberg de livrer, au détour d’une hilarante séquence, sa vision sarcastique des majors, où Sorrento aidé par des geeks devenus ses soldats, tente d’amadouer Wade à coup de références à John Hughes dans l’unique but d’acheter sa confiance. Le foisonnant décorum pop étant consubstantiel au propos du long métrage sur la récupération et l’uniformisation d’une pop culture par la corporation IOI.

Le ton léger de Ready Player One est un subterfuge. L’univers paupérisé du film, dans la lignée des Fils de l’homme, tend un miroir à peine déformé de notre monde contemporain : omniprésence des multinationales, inégalités sociales, épuisement des ressources naturelles, monde virtuel vu comme unique moyen d’évasion… . Autant d’éléments qui rapprochent Ready Player One, des deux autres incursions de Spielberg dans la science fiction dystopique tendance cyberpunk : Minority Report et A.I. Intelligence artificielle. Au point qu’on pourrait parler d’une trilogie thématique. Comme John Anderton et David, la quête initiatique de Wade Watts passe sur un plan psychique et spirituel. Cette dernière l’amènera à tutoyer les hautes sphères de l’exégèse, à travers LE plus célèbre représentant du genre. Celui qui plus de 38 ans après sa sortie en salles continue de nourrir les débats les plus violents et les interprétations en tous genres : Shining. Si l’impressionnante reconstruction met à mal l’image d’Epinal du film de Kubrick, c’est pour mieux questionner l’exégèse en tant que possibilité de compréhension à l’égard d’une œuvre. Le fait de remplacer Jack Torrance par James Halliday, sur la photo emblématique du film, sonne comme un signal à l’attention du spectateur. S’il veut pouvoir comprendre Ready Player One, il doit analyser l’Oasis de James Halliday comme certains passionnés ont scruté l’Hoverlook à travers le prisme de la psyché de Torrance et par extension de Stanley Kubrick. La scène est également l’occasion pour Spielberg de se réconcilier définitivement avec sa part sombre. L’horreur, limite gore, tranche avec le divertissement familial et prouve aux derniers sceptiques qu’il est bien le cinéaste de Poltergeist. Une réconciliation qui passe également par une revanche sur deux échecs artistiques. La bande de jeunes résistants gardiens d’un certain imaginaire lui permet de réussir là où Hook avait échoué. Idem pour les résonances avec le quête du graal qu’il n’avait pu complètement réussir dans le dernier acte d’Indiana Jones et la dernière croisade. Cette réussite tient au fait que les résonances avec le mythe Arthurien sont construites sous forme de miroir. Au détour de cette quête basée autour d’un savoir sacré que représente l’Easter egg gardé par Anorak l’avatar très Merlin l’enchanteur de Halliday.

Cette quête psychique, évoquée plus haut, permet de mieux saisir les enjeux du monde virtuel par Steven Spielberg. Un traitement qui lorgne du côté de Rencontres du troisième type et de réalisatrices auxquelles il rend hommage avec la voiture Mach 5, et les lignes vertes qui définissent l’architecture secrète de l’Oasis. Comme Roy Neary, Wade Watts est obsédé par une vision, ici l’Easter egg (l’équivalent du Devil’s Tower dans Rencontres du troisième type) qu’il cherche à comprendre. Il devra plonger dans un monde virtuel qui apparait comme une extension de sa propre psyché, l’obligeant à dépasser le cadre du visible et du rationnel pour comprendre le sens de cette quête enfouie en lui. Cette quête cabalistique l’amènera à rencontrer d’autres personnes, Samantha, Helen, Daito et Sho, obsédés par cette même image. Une solidarité initiatique, construite entièrement sur des connexions psychiques et sensitives, leur permettant d’atteindre une forme de transcendance susceptible de combattre un monde réel régi par des clichés de fictions contemporaines. À contrario d’un monde virtuel qui appelle ses utilisateurs à devenir eux mêmes. La main basse de l’IOI sur l’imaginaire, soit la première forme de libre arbitre, ne peut être combattue qu’à travers une reconquête de soi et la solidarité afin de changer la donne dans le réel. Le climax mêlant caper movie et bataille spectaculaire, réel et virtuel, en est la plus brillante des illustrations. L’épilogue final centré sur une collision entre passé et futur conclut de manière mélancolique et énigmatique cette aventure. Le film conforte l’idée d’un Spielberg beaucoup plus en phase avec les thématiques à l’œuvre chez les Wachowski, Wright, Joon-ho et Bird qu’on pourrait le croire. Notamment l’idée d’un savoir sacré à travers les âges dissimulé derrière toute chose. Que ce soit le pin’s pour Bird, Jean-Claude Van Damme pour les Wachowski ou le chewing-gum pour Spielberg.

Restent les derniers instants du long métrage qui semblent être en totale contradiction avec ce qui a précédé, au risque de paraitre réactionnaire. Mais à l’instar des fins ambiguës de A.I., Minority Report ou Munich, le spectateur doit comme Wade Watts faire « reverse » et visionner de nouveau le film sous un autre angle pour mieux en saisir le sens. Ready Player One s’amusant à dynamiter de l’intérieur tous les codes du blockbuster contemporain : L’utilisation d’une mécanique de game play en début de métrage sur ce qui aurait du être le climax. Le quatuor de parias misant d’avantage sur le collectif que sur l’individualisme. Le véritable Superman représenté par Le géant de fer et non sous les traits de Clark Kent, l’avatar de Sorrento. L’hommage rendu au pionniers trop souvent oubliés comme Robert Zemeckis… . Autant d’éléments subtils qui témoignent d’une œuvre plus complexe et riche qu’elle n’en à l’air.

Sous ses airs de rollercoaster façon Les aventures de Tintin, Ready Player One est une œuvre extrêmement personnelle pour son réalisateur. La définition même de ce célèbre proverbe chinois « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt ».

Remerciements : Daniel Sebaihia.

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