Que Dios Nos Perdone – Critique

Critiques Films
4.5

Plutôt spécialiste de la romance au cinéma et de la série TV, le madrilène Rodrigo Sorogoyen s’essaye avec Que Dios Nos Perdone au genre devenu roi en Espagne : le thriller. Et c’est plutôt une bonne idée qu’a eu le bonhomme de bifurquer ainsi tant il apporte du sang neuf au genre. Symbole d’une vitalité incroyable du cinéma de genre espagnol, il livre une enquête policière glaçante doublé d’un portrait au vitriol de la société espagnole. Le tout sous la forme d’un thriller urbain sans concessions.

Travaillant en duo avec Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen a construit l’intrigue de Que Dios Nos Perdone autour de deux axes. D’un côté, une enquête policière très sale avec la traque d’un violeur et tueur en série. De l’autre un environnement très particulier. A savoir l’année 2011, à la veille des journées mondiales de la jeunesse organisées à Madrid, et donc à la veille de la venue du pape. Le réalisateur maintient un équilibre fascinant entre son récit central et cet évènement en arrière-plan qu’il fait parfois s’inviter au premier plan pour mieux élaborer son discours engagé. En effet, il faut savoir qu’à l’époque, pas si lointaine, dans un contexte économique très compliqué s’est formé le mouvement 15-M, plus connu pour l’appellation de ses membres, les indignados. Des indignés contre un système qui a conduit l’Espagne dans une crise financière terrible, hypothéquant l’avenir de toute une génération. Et ce mouvement s’est retrouvé face au faste de l’organisation de JMJ. Avec en plus des mouvements anti-cléricaux très remontés contre ce genre d’évènement, cela a créé une situation explosive jusqu’à diviser tout Madrid d’un point de vue idéologique. Et c’est donc dans ce contexte de trouble total que va se dérouler une drôle d’enquête, avec des personnages qui viennent clairement du polar hard boiled. Un duo d’enquêteurs sur la brèche. Avec d’un côté un type tellement nerveux et bizarre que son bégaiement  en fait la risée de ses collègues. De l’autre une espèce de grosse brute tellement sur de lui en apparence. Deux personnages que tout oppose, élément essentiel d’un bon duo de thriller, et qui vont suivre une évolution extrêmement complexe.

Quelque chose fonctionne merveilleusement dans Que Dios Nos Perdone. C’est l’écriture qui fait se mêler l’enquête, les vies personnelles de ces personnages, et le tout avec ce fameux contexte si particulier. Il faut dire que Rodrigo Sorogoyen n’a pas casté n’importe qui pour incarner de tels personnages et créer une véritable relation entre eux. D’un côté l’imposant Roberto Álamo, qui incarnait notamment l’étrange Zeca dans La Piel que Habito. Et de l’autre celui qui est sans doute le meilleur acteur espagnol du moment, le très impressionnant Antonio de la Torre, qui y est pour beaucoup dans nombre de petites bombes venues d’Espagne ces dernières années, de Balada Triste à La Colère d’un homme patient, en passant par Groupe d’élite et Amours cannibales. Il livre ici un numéro d’acteur absolument démentiel, dans un personnage à la fois touchant et inquiétant. Rodrigo Sorogoyen joue d’ailleurs énormément avec le rapport que peut entretenir le public avec le handicap dont il souffre pour moralement accepter ou non son comportement. D’ailleurs, tout est question de morale dans Que Dios Nos Perdone. A quel moment ces flics franchissent la ligne rouge ? Sachant qu’ils sont à la poursuite d’un véritable monstre qui viole et tue de façon très sale des vieilles dames. Il y a évidemment un savoureux côté polar hard boiled des 70’s dans cette approche. Ce rapport avec tout un pan du cinéma énervé tient également dans son aspect très critique envers la société, et notamment envers l’église catholique. Une église qui, au lieu d’amener de l’apaisement, crée le chaos dans une ville. Mais pire encore, une église qui engendre des monstres ou qui les célèbre. A voir par exemple dans cette scène extrêmement dérangeante, même si rien n’y est dit clairement, quand l’inspecteur Velarde se rend chez un vieux prêtre qui déjeune avec une petite fille. Notamment à travers l’utilisation de ce zoom très lent parasité par des plans de coupe beaucoup plus énergiques en steadicam. Que Dios Nos Perdone s’amuse avec les codes du genre pour mieux taper sur les institutions. Et très fort de préférence. L’église donc. Mais également la gestion calamiteuse du gouvernement, la division au sein de la société espagnole en général et madrilène en particulier, et les forces de police. Sans tomber dans une quelconque caricature, Rodrigo Sorogoyen dresse des portraits au vitriol des policiers, entre des hommes de terrain incapables, d’autres adeptes de la force brute (jusqu’à créer une véritable défiance auprès de la population), et des responsables obsédés par l’image de la police plutôt que par des résultats.

Et si son intrigue est assez linéaire, bien que gonflée par un montage au cordeau, Que Dios Nos Perdone est un film scindé en deux. Pas au niveau de sa narration donc, mais au niveau de son ambiance et de sa mise en scène. La première moitié est très axée vers le polar hard boiled, avec notamment l’utilisation constante de la caméra à l’épaule pour appuyer son côté sauvage. Plusieurs séquences utilisent des décors extérieurs et l’ensemble est généralement baigné d’un soleil de plomb qui accentue encore la tension. La seconde moitié embrasse quant à elle le thriller pur et dur. Le temps de deux séquences pivots pour les deux enquêteurs, deux mises en danger très différentes, la mise en scène abandonne la caméra à l’épaule. C’est le moment que choisit Rodrigo Sorogoyen pour faire apparaitre à l’écran le tueur. Une certaine intelligence dans le traitement visuel qui s’accompagne d’un véritable basculement. La violence physique soudaine, très présente, vire au glauque dégueulasse. Le film n’épargne aucun détail. Il s’articule ainsi autour de quelques séquences-clés tout simplement prodigieuses, de cette incroyable course poursuite démarrant dans un appartement pour se terminer dans les couloirs du métro, à une autre également assez longue et qui met en scène le tueur dans ses œuvres. Que Dios Nos Perdone est un film d’une brutalité étonnante, porté par la rage d’un certain désespoir, et dans lequel aucun des personnages n’est épargné. Il n’y a ni bien ni mal, chacun peut devenir un monstre. Dieu leur pardonnera-t-il ? Rodrigo Sorogoyen s’en moque copieusement et laisse la question à l’appréciation du spectateur. En voilà un qui ne s’amuse pas à donner de leçon de morale mais laisse le public face à ses contradictions, proposant un portrait assez glaçant de la nature humaine. Et ce jusque dans son épilogue absolument tétanisant et tellement lourd de sens.

4.5

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