Power Rangers – Critique

Critiques Films
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Après avoir épuisé le stock de franchises 80’s, Hollywood se tourne désormais vers les années 90 et leurs licences connues du grand public. En attendant l’adaptation de Sonic et une suite de Jumanji voilà que débarque Power Rangers, reboot de la célèbre américanisation mercantile des super sentai de la Toei, ayant fait la fortune du producteur Haim Saban. Le résultat, conforme à la triste norme actuelle, dispose néanmoins de quelques fulgurances.

En mai 2014 Saban passe un accord avec Lionsgate pour développer un reboot cinématographique de Mighty Morphin Power Rangers, en vue d’une franchise de 6 à 7 films, avec l’aide des producteurs Wyck Godfrey et Marty Bowen (Nos étoiles contraires), Roberto Orci, fidèle collaborateur de JJ Abrams, et Takeyuki Suzuki, pilier du tokusatsu télévisuel. Le duo Zack Stentz – Ashley Miller (Thor) se charge d’un script sur lequel repasseront Michele et Kieran Mulroney (le défunt projet Justice League Mortal), Max Landis (Chronicle), Matt Sazam, Burk Sharpless (Gods of Egypt) et John Gatins (Flight). Entre temps Orci quitte la production, accaparé par Star Trek: Sans limites. Joe Johnston est envisagé à la mise en scène, mais c’est Dean Israelite, protégé de Michael Bay et réalisateur de Projet Almanach, qui décroche le poste. Ce dernier retrouve son chef opérateur Matthew J. Lloyd et le monteur Martin Bernfeld secondé par Dody Dorn (Memento). Le chef décorateur Andrew Menzies (3H10 pour Yuma) est engagé tandis que Sean Andrew Faden (Captain America : First Avenger) supervise les effets visuels avec l’aide des compagnies Digital Domain et Image Engine. Richard Taylor (Le seigneur des anneaux) de Weta Workshop conçoit les nouvelles armures des Rangers. Pour le casting l’inconnu Dacre Montgomery hérite du rôle de Jason, rejoint par Naomi Scott (Terra Nova), RJ Cyler (War Machine), Becky G. et Ludi Lin (Monster Hunt). Bryan Cranston accepte le rôle de Zordon en remerciement vis à vis de Saban pour lui avoir donné du travail durant ses années de galère. Elizabeth Banks et Bill Hader complètent la distribution respectivement en Rita Repulsa et Alpha 5. Le budget octroyé à ce revival est de 100 millions de dollars. Du point de vue d’un cynique issu du département marketing, ressusciter la franchise Power Rangers est une équation gagnante remplissant toutes les cases du blockbuster actuel. Une œuvre « young adult » dont Lionsgate s’est fait une spécialité via ses Twilight, Hunger Games et Divergente. Une équipe de super héros pouvant se décliner sur de nombreuses suites et spin offs. Un univers qui à l’instar des Transformers ou de Pacific Rim trouve ses origines dans la pop culture japonaise. La présence d’une étoile montante du cinéma chinois afin de satisfaire ce marché également co-producteur, sans oublier la nostalgie garantissant la venue de trentenaires dans les salles.

Une fois le triste constat posé que faut t’il attendre d’une entreprise qui semble avoir relégué la créativité et la sincérité sur l’autel absolu du profit, ce dont Saban ne s’est jamais caché ? Rien. Pourtant, et c’est une vraie surprise, Power Rangers dispose de quelques qualités méritant qu’on s’y attarde. Dean Israelite délaisse quelque peu l’univers infantile dont est issu la franchise pour un univers plus crédible. Angel Grove n’est plus cet ensemble incohérent entre une ville de la middle class américaine et une mégapole japonaise issue des scènes de Kyôryû sentai Zyuranger, mais une cité ouvrière ayant visiblement subi les affres de la crise. Les personnages principaux sont des asociaux ayant du mal à s’intégrer dans leur quotidien familial et lycéen. C’est sur ce dernier point que Power Rangers marque quelques points en proposant des adolescents attachants à contre courant de la production actuelle. Jason est sous le coup de la justice, Billy est autiste, Kimberly a provoqué un « porn revenge », Zack s’occupe de sa mère malade dans un bungalow, Trini n’ose révéler son homosexualité à ses parents intolérants. Si l’on sent une volonté opportuniste de se rapprocher du Chronicle de Josh Trank, le film préfère s’éloigner de son modèle « dark and gritty » pour une approche douce amère héritée de John Hughes. C’est d’ailleurs l’aspect « Breakfast Club du pauvre », jusque dans certains scènes, qui permet au film de se suivre sans déplaisir. La majorité du jeune casting s’avère plutôt bon et une véritable alchimie se dégage d’entre eux rendant certaines scènes vraiment touchantes. Malgré l’incongruité de son personnage, Bryan Cranston prend son rôle de mentor à cœur et livre une prestation solennelle jamais ridicule. Le talent de Bill Hader parvient à rendre Alpha 5 moins insupportable qu’à l’origine.

Bien qu’étant une « origin story » Power Rangers bénéficie d’une vraie intrigue se suffisant à elle même où le fan service (cristaux Zeo, caméo des anciens interprètes, scène post générique) reste suffisamment en retrait pour ne pas gêner l’immersion dans l’histoire, aussi basique soit t-elle. La formation de l’équipe et la question de leur unité permet de renouer sporadiquement avec l’esprit des super sentai japonais plutôt qu’américains, comme en témoigne la dualité entre Jason et Zack qui n’est pas sans rappeler celle entre les sentais rouge et noir dans Jetman. La réalisation propose même quelques idées ingénieuses faisant sens avec le récit : poursuite filmée en plan séquence via une caméra circulaire, jump cut lors d’une balade en vélo, utilisation astucieuse de l’ellipse lors de la transformation, plan iconique… Avec un peu plus de soin Dean Israelite aurait pu livrer une vraie petite réussite dans la lignée de Real Steel ou du remake de Karaté Kid. Malheureusement ces éléments se voient contrebalancés par les problèmes inhérents au blockbuster contemporain : photographie hideuse, effets de style ringards, scènes ridicules, absence totale d’imagination sur les designs… Le plus embarrassant étant Rita Repulsa. Elizabeth Banks, pourtant brillante comédienne, livre une prestation extrêmement fidèle au show en cabotinant plus que de raison et s’avère être un bad guy particulièrement ridicule au carrefour de Tom Hiddleston dans Avengers et Raúl Juliá dans Street Fighter. On touche ici au cœur du problème, Power Rangers n’est jamais meilleur que quand il s’éloigne du matériau de base, et n’est jamais aussi catastrophique que quand il se borne à respecter l’univers mercantile dont il est issu. Une nature schizophrénique que l’on retrouve dans le climax, où les bonnes idées : L’utilisation des Zords contre les sbires de Rita, le fonctionnement du Megazord, le sacrifice de l’équipe… côtoient des moments embarrassants lorsque Rita s’en va manger un Donut dans un fast food. Le combat entre Goldar et le Megazord s’avère bien trop court et le fait de ne plus avoir d’immeubles géants prive le film du merveilleux apocalyptique propre au genre. Tous ses éléments empêche Power Rangers de sortir du tout venant, ces bonnes idées mal exploitées, le prive de l’agréable surprise qu’il manque d’être.

En soignant un peu plus sa fabrication et en s’enracinant d’avantage du côté de ses origines japonaises, Power Rangers aurait pu être une vraie réussite. Il n’en résulte qu’un plaisir coupable, ayant pour atout d’attachants personnages et une intrigue se suffisant à elle même. Aussi limitées puissent paraitre ses qualités elles suffisent à rendre ce projet, pourtant mercantile, plus sympathique que les productions de Kevin Feige et Zack Snyder.

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