Pentagon Papers – Critique

Critiques Films
4.5

Ce premier semestre 2018 s’annonce chargé pour Steven Spielberg, avec la sortie de deux longs métrages dans nos salles. Pentagon Papers est le premier à parvenir chez nous. L’occasion idéale pour vérifier si le réalisateur n’a pas abandonné ses envies de cinéma au profit d’une réflexion simpliste et manichéenne sur l’Amérique et ses tares.

Octobre 2016, la productrice Amy Pascal, ancienne PDG de Sony Pictures désormais chez 20Th Century Fox, suite au scandale ayant frappé son studio en 2014, fait l’acquisition d’un spec-script de Liz Hannah, coproductrice du documentaire Hitchcock-Truffaut, nommé The Post basé sur une histoire vraie, autour des mensonges de l’administration américaine sur le conflit vietnamien. En février 2017 Steven Spielberg, qui vient d’abandonner The Kidnapping of Edgardo Mortara à quelques semaines des premières prises de vue, se penche sur ce script et décide d’en faire son nouveau long métrage à peine la lecture terminée. Le réalisateur se tourne vers Josh Singer (Spotlight) pour peaufiner le scénario en une dizaine de semaines. En Mars 2017 Meryl Streep et Tom Hanks sont annoncés en « lead roles ». Dans la foulée le réalisateur confie les seconds rôles à plusieurs interprètes de séries TV qu’il affectionne. Bob Odenkirk (Breaking Bad, Better Call Saul), Sarah Paulson actrice fétiche du Showrunner Ryan Murphy, Matthew Rhys (The Americans), David Cross (Arrested Development), Alison Brie (Community), Carrie Coon et Jesse Plemons de Fargo rejoignent la distribution, aux côtés de Bruce Greenwood et Tracy Letts scénariste de Killer Joe. Les principaux collaborateurs du cinéaste comme le chef décorateur Rick Carter, le monteur Michael Kahn assisté de Sarah Broshar et le directeur de la photographie Janusz Kaminski répondent présents. Quant à John Williams, il délaisse Ready Player One pour ce projet. Déjà présent au générique de Logan et Sense8, Doug Spilatro de Lola Visual Effects se charge des SFX. Le tournage prend place dans l’état de New York le 30 mai en vue d’une sortie prévue fin décembre. Le tout pour un budget de 50 millions de dollars. Un scénariste oscarisé, des interprètes connus pour leur soutien à la cause socialo libérale. À première vue Pentagon Papers à tout d’un tract démocrate propre sur lui enfonçant des portes ouvertes. Des craintes d’autant plus justifiées que le réalisateur baigne dans la même bulle artistico médiatique que ses confrères, qu’on imagine mal le remettre en question.

Contre toute attente Pentagon Papers s’avère surprenant à plus d’un titre. Le script d’Hannah et Singer voit les différentes personnes gravitant autour des pentagon papers, converger vers une décision qui aura des répercussions à l’échelle nationale. Dès son prologue Vietnamien, le film ne fait aucun mystère sur ses enjeux, évitant l’écueil de nombreux « films dossiers » contemporains reposant sur une révélation tardive dans le récit. Ce qui intéresse les scénaristes comme le réalisateur, ce sont les choix des protagonistes à l’encontre de leurs supérieurs. L’intrigue pouvant se résumer grossièrement à des conversations dans trois décors : Les locaux du Washington Post, la maison de Ben Bradlee (Tom Hanks) et celle de Kay Graham (Meryl Streep). Une grande partie des interactions repose sur le « walk and talk » popularisé par Aaron Sorkin, dont Josh Singer fut l’un des disciples. Un dispositif qui permet aux interprètes de bénéficier de dialogues à double sens, dans une intrigue parfaitement huilée. Cependant cette technique d’écriture oblige le réalisateur à faire preuve d’imagination pour rendre justice à la puissance d’évocation des mots. Un défi d’autant plus important que tous les enjeux de Pentagon Papers vont vers un coup de téléphone. Si le sujet a valu au film d’être comparé aux Hommes du président de Alan J. Pakula, dont il est une sorte de préquel, ainsi qu’à Révélations de Michael Mann, les références se situent d’avantage du côté de Sidney Lumet. À l’instar du cinéaste de 12 Hommes en colère et The Offence, Spielberg opte pour un cadre restreint, presque théâtral, au sein d’une institution socio politique, ici un journal, pour aborder des problématiques universelles comme le choix et le doute propres à chacun. Si ces problématiques, omniprésentes dans le cinéma de Spielberg depuis La liste de Schindler, peuvent paraitre évidentes voir simplistes, le traitement s’avère beaucoup plus riche qu’il n’en a l’air. Le cadre du film d’investigation, permet au cinéaste de donner une plus-value thématique insoupçonnée qui passe par la limpidité des situations visant juste à chaque dialogue aussi idéaliste puisse t’il être.

À l’instar de ses prestations dans Le Terminal et Le pont des espions, Tom Hanks incarne ici une figure faisant face aux institutions. Si son personnage du Terminal et du Pont des espions tendait vers le cinéma de Frank Capra, sa prestation dans Pentagon Papers penche du côté d’Henry Fonda, Toshirô Mifune voire Yves Montand. Un parallèle loin d’être saugrenu dans la mesure où la colère et la détermination de son personnage suscitent l’admiration, plus que l’indignation. Une admiration que l’on retrouve dans l’auto critique que Bradlee fait à l’égard des institutions américaines allant jusqu’à écorcher la figure sanctifiée du président Kennedy. Si Spielberg a conçu son film comme une allégorie de l’administration Trump et des Fake News, sa charge se situe d’avantage contre des institutions censées être un contre pouvoir au service du peuple, et qui ont renoncé à leur intégrité en s’acoquinant avec les gouvernements successifs et les grands groupes financiers. Un constat salutaire qui trouve écho auprès de Kay Graham. Cette dernière, pas exempte de défauts comme le montre à plusieurs reprises le réalisateur, se retrouve à devoir défier les institutions qui lui mettent comme barrière à ses responsabilités, son statut de femme. En quelques plans, notamment à l’issu du procès, Kay Graham devient sous la caméra de Spielberg une icône féministe, là ou Patty Jenkins était incapable d’en faire de même sur les 2H21 du film Wonder Woman. Cet exploit scénographique, d’une désarmante simplicité, est à mettre en parallèle avec l’incroyable travail sur la réalisation. Depuis Les aventures de Tintin, Spielberg a complètement revitalisé son approche de la mise en scène, mettant à profit son expérience sur la performance capture dans des productions en apparence plus classiques. À l’exception notable de Lincoln, tous ses films, y compris Le pont des espions, reposent sur des prouesses scénographiques qui vont de pair avec une expérimentation plus voyante qu’autrefois.

L’approche du réalisateur est désormais hyperbolique, cherchant à extrapoler visuellement le ressenti des protagonistes, à casser de l’intérieur les normes visuelles dans lesquelles les genres s’enferment. Si Pentagon Papers reprend quelques tics de mise en scène propre à l’image d’Épinal que les cinéphiles se font des 70’s, notamment les zooms, le réalisateur n’hésite pas à verser dans le baroque à plusieurs reprises. Que ce soit des surimpressions sur le visage de Daniel Ellsberg (Matthew Rhys), des travellings agressifs lors du procès, un reflet sur une cabine téléphonique… . Le steadycam est utilisée à bon escient en misant sur la contre plongée pour créer un sentiment d’immensité dans les bureaux du Washington Post. Le tout conférant à ses personnages une dimension iconique, que certains pourront trouver « too much » mais qui pourtant va de pair avec les thématiques traitées par le cinéaste et leurs résonances à l’heure actuelle. Un procédé appliqué à Richard Nixon montré exclusivement de dos dans la pénombre de son bureau à la maison blanche. L’autre point fort de la scénographie de Pentagon Papers se situe dans son approche architecturale et géométrique dans la lignée de Lumet voire Fritz Lang. Les rapports de force, comme la séparation entre les différents groupes, se traduisent par des jeux sur les perspectives et l’emplacement des personnages dans le cadre. De nombreuses scènes mettent en avant un individu ouvrant une porte sur un groupe de personnes en pleine ébullition. L’urgence de la conception du film se ressent dans le résultat final où le rythme soutenu donne l’impression d’assister à un film de guerre où les journalistes seraient des soldats de la vérité. À travers deux scènes clés, le coup du téléphone, et l’impression des titres de presse à la manière des dix commandements, Spielberg montre que la décision la plus « simple » d’un individu peut avoir un impact insoupçonné. Les journalistes sont les passeurs d’une vérité, d’un savoir, au sens sacré du terme. La descente d’escalier de Graham à la sortie du procès laisse à supposer que si espoir il y a, ce sera auprès des nouvelles générations. Sous ses airs de « petit film », Pentagon Papers est un long métrage bien plus enragé qu’il n’en a l’air au premier abord.

Pentagon Papers s’avère une réussite miraculeuse. Reste à savoir si Spielberg réitéra l’exploit avec Ready Player One. Le défi étant loin d’être gagné vu le sujet et les scénaristes engagés.

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